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DISCOURS CIVIQUES DE DANTON DISCOURS CIVIQUES DE DANTON GEORGES JACQUES DANTON Produced by Sergio Cangiano Carlo Traverso Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Images courtesy of the Biblioth?que Nationale de France http://gallica.bnf.fr Discours Civiques de Danton avec une introduction et des notes par Hector Fleischmann TABLE DES MATIERES INTRODUCTION
1792 I. Sur les devoirs de l'homme public (novembre 1791) II. Sur les mesures revolutionnaires (26 aout 1792) III. Sur la patrie en danger (2 septembre 1792) IV. Sur le role de la Convention (21 septembre 1792) V. Sur le choix des juges (22 septembre 1792) VI. Justification civique (25 septembre 1792) VII. Contre Roland (29 octobre 1792) VIII. Pour la liberte des opinions religieuses (7 novembre 1792) 1793 IX. Proces de Louis XVI (janvier 1793) X. Pour Lepeletier et contre Roland (21 janvier 1793) XI. Sur la reunion de la Belgique a la France (31 janvier 1793) XII. Sur les secours a envoyer a Dumouriez (8 mars 1793) XIII. Sur la liberation des prisonniers pour dettes (9 mars 1793) XIV. Sur les devoirs de chacun envers la patrie en danger (10 mars 1793) XV. Sur l'institution d'un tribunal revolutionnaire (10 mars 1793) XVI. Sur la demission de Beurnonville (11 mars 1793) XVII. Sur le gouvernement revolutionnaire (27 mars 1793) XVIII. Justification de sa conduite en Belgique (30 mars 1793) XIX. Sur la trahison de Dumouriez et la mission en Belgique (1er avril 1793) XX. Sur le Comite de Salut public (3 avril 1793) XXI. Sur le prix du pain (5 avril 1793) XXII. Sur le droit de petition du peuple (10 avril 1793) XXIII. Sur la peine de mort contre ceux qui transigent avec l'ennemi (13 avril 1793) XXIV. Sur la tolerance des cultes 19 avril 1793) XXV. Sur un nouvel impot et de nouvelles levees (27 avril 1793) XXVI. Autre discours sur le droit de petition du peuple (1er mai 1793) XXVII. Sur l'envoi de nouvelles troupes en Vendee (8 mai 1793) XXVIII. Sur une nouvelle loi pour proteger la representation nationale (24 mai 1793) XXIX. Pour le peuple de Paris (26 mai 1793) XXX. Contre la Commission des Douze (27 mai 1793) XXXI. Autre discours contre la Commission des Douze (3l mai 1793) XXXII. Sur la chute des Girondins (13 juin 1793) XXXIII. Contre les assignats royaux (31 Juillet 1793) XXXIV. Discours pour que le Comite de Salut public soit erige en gouvernement provisoire (ler aout 1793) XXXV. Sur les suspects (l2 aout 1793) XXXVI. Sur l'instruction gratuite et obligatoire (13 aout 1793) XXXVII. Sur les creanciers de la liste civile et les requisitions departementales (14 aout 1793) XXXVIII. Sur de nouvelles mesures revolutionnaires (4 septembre 1793) XXXIX. Sur les secours a accorder aux pretres sans ressources (22 novembre 1793) XL. Contre les mascarades antireligieuses et sur la conspiration de l'etranger (26 novembre 1793) XLI. Sur l'instruction publique (26 novembre 1793) XLII. Sur les arretes des representants en mission en matiere financiere (1er decembre 1793) XLIII. Defense aux Jacobins (3 decembre 1793) XLIV. Sur les mesures a prendre contre les suspects (7 decembre 1793) XLV. Sur l'instruction publique (12 decembre 1793) 1794 XLVI. Sur l'egalite des citoyens devant les mesures revolutionnaires (23 Janvier 1794) XLVII. Pour le Pere Duchesne et Ronsin (2 fevrier 1794) XLVIII. Sur l'abolition de l'esclavage (6 fevrier 1794) XLIX. Sur les fonctionnaires publics soumis a l'examen du Comite de Salut public (9 mars 1794) L. Sur la dignite de la Convention (19 mars 1794) MEMOIRE ecrit en mil huit cent quarante-six par les deux fils de Danton le conventionnel pour detruire les accusations de venalite contre leur pere INTRODUCTION
I Voici le seul orateur populaire de la Revolution. De tous ceux qui a la Constituante a la Legislative ou a la Convention ont occupe la tribune et merite le laurier de l'eloquence Danton est le seul dont la parole trouva un echo dans la rue et dans le coeur du peuple. C'est veritablement l'homme de la parole revolutionnaire de la parole d'insurrection. Que l'eloquence noblement ordonnee d'un Mirabeau et les discours froids et electriques d'un Robespierre soient davantage prises que les harangues hagardes et tonnantes de Danton c'est la un phenomene qui ne saurait rien avoir de surprenant. Si les deux premiers de ces orateurs ont pu leguer a la posterite des discours qui demeurent le testament politique d'une epoque c'est qu'ils furent rediges pour cette posterite qui les accueille. Pour Danton rien de pareil. S'il atteste quelquefois cette posterite qui oublie en lui l'orateur pour le meneur c'est par pur effet oratoire parce qu'il se souvient lui aussi des classiques dont il est nourri et ce n'est qu'un incident rare. Ce n'est pas a cela qu'il pretend. Il ne sait point "prevoir la gloire de si loin". Il est l'homme de l'heure dangereuse l'homme de la patrie en danger; l'homme de l'insurrection. "Je suis un homme de Revolution [Note: EDOUARD FLEURY. Etudes revolutionnaires: Camille Desmoulins et Roch Mercandier (la presse revolutionnaire) p. 47; Paris 1852]" lui fait-on dire. Et c'est vrai. Telles ses harangues n'aspirent point a se survivre. Que sa parole soit utile et ecoutee a l'heure ou il la prononce c'est son seul desir et il estime son devoir accompli. On concoit ce que cette theorie admirable en pratique d'abnegation et de courage civique peut avoir de defectueux pour la renommee oratoire de l'homme qui en fait sa regle de conduite sa ligne politique. Nous verrons plus loin que ce n'est pas le seul sacrifice fait par Danton a sa patrie. Ces principes qu'il proclame qu'il met en oeuvre sont la meilleure critique de son eloquence. "Ses harangues sont contre toutes les regles de la rhetorique: ses metaphores n'ont presque jamais rien de grec ou de latin (quoiqu'il aimat a parler le latin). Il est moderne actuel" [Note: F.A. AULARD. Etudes et lecons sur la Revolution francaise tome 1 p. 183; Paris Felix Alcan 1893.] dit M. Aulard qui lui a consacre de profondes et judicieuses etudes. C'est la le resultat de son caractere politique et c'est ainsi qu'il se trouve chez Danton desormais inseparable de son eloquence. Homme d'action avant tout il meprise quelque peu les longs discours inutiles. Apathie deconcertante chez lui. En effet il semble bien qu'avocat nourri dans la basoche coutumier de toutes les chicanes et surtout de ces effroyables chicanes judiciaires de l'ancien regime il ait du prendre l'habitude de les ecouter en silence quitte a foncer ensuite tete baissee sur l'adversaire. Mais peut-etre est-ce de les avoir trop souvent ecoutes ces beaux discours construits selon les methodes de la plus rigoureuse rhetorique qu'il se revele leur ennemi le jour ou la basoche le lache et fait de l'avocat aux Conseils du Roi l'emeutier formidable rue a l'assaut des vieilles monarchies? Sans doute mais c'est surtout parce qu'il n'est point l'homme de la chicane et des tergiversations parce que mele a la tourmente la plus extraordinaire de l'histoire il comprend avec le coup d'oeil de l'homme d'Etat qu'il fut des le premier jour le besoin l'obligation d'agir et d'agir vite. Qui ne compose point avec sa conscience ne compose point avec les evenements. Cela fait qu'au lendemain d'une nuit demente encore poudreux de la bagarre un avocat se trouve ministre de la Justice. Se sent-il capable d'assumer cette lourde charge? Est-il prepare a la terrible et souveraine fonction? Le sait-il? Il ne discute point avec lui-meme et accepte. Il sait qu'il est avocat du peuple qu'il appartient au peuple. Il accepte parce qu'il faut vaincre et vaincre sur-le-champ.[Note: "Mon ami Danton est devenu ministre de la Justice par la grace du canon: cette journee sanglante devait finir pour nous deux surtout par etre eleves ou hisses ensemble. Il l'a dit a l'Assemblee nationale: Si j'eusse ete vaincu je serais criminel." Lettre de Camille Desmoulins a son pere 15 aout 1792. Oeuvres de Camille Desmoulins recueillies et publiees d'apres les textes originaux par M. Jules Claretie tome II p. 367-369; Paris Pasquelle 1906.] Cet homme-la n'est point l'homme de la mure reflexion et de la ses fautes. Il accepte l'inspiration du moment pourvu toutefois qu'elle s'accorde avec l'ideal politique que des les premiers jours il s'est propose d'atteindre. Il n'a point comme Mirabeau le genie de la facilite cette abondance meridionale que parent les plus belles fleurs de l'esprit de l'intelligence et de la reminiscence. Mirabeau c'est un phenomene d'assimilation extraordinaire echo des pensees d'autrui qu'il fond et denature magnifiquement au creuset de sa memoire une maniere de Bossuet du plagiat que nul sujet ne trouve pris au depourvu. Danton lui avoue simplement son ignorance en certaines matieres. "Je ne me connais pas grandement en finances" disait-il un jour [Note: Seance de la Convention du 31 juillet 1793.] et il parle cinq minutes. Mirabeau eut parle cinq heures. Il n'a point non plus comme Robespierre ce don de l'axiome geometrique cette logique froide qui tombe comme le couperet etablit ordonne institue promulgue et ne discute pas. Quand cela coule des minces levres de l'avocat d'Arras droit et rigide a la tribune on ne songe pas que durant des nuits il s'est penche sur son papier livrant bataille au mot rebelle acharne sur la metaphore raturant recommencant en proie a toutes les affres du style. Or Danton n'ecrit rien [Note: P. AULARD oevr. cit. tome I p. 172.]. Paresse a-t-on dit? Peut-etre. Il reconnait: "Je n'ai point de correspondance." [Note: Seance de la Convention du 21 aout 1793.]. C'est l'aveu implicite de ses improvisations repetees. Qui n'ecrit point de lettres ne redige point de discours. C'est chose laissee a l'Incorruptible et a l'Ami du Peuple. Ce n'est point davantage a Marat qu'on peut le comparer. L'eloquence de celui-ci a quelque chose de forcene et de lamentatoire une ardeur d'apostolat revolutionnaire et de charite de vengeur et d'implorant a la fois. Ce sont bien des plaintes ou passe suivant la saisissante expression de M. Vellay l'ombre desesperee de Cassandre. [Note: La Correspondance de Marat recueillie et publiee par Charles Vellay intr. xxii; Paris Fasquelle 1896.] Chez Danton rien de tout cela. Et a qui le comparer sinon qu'a lui? Dans son style on entend marcher les evenements. Ils enflent son eloquence la font hagarde furieuse furibonde; chez lui la parole bat le rappel et bondit armee. Aussi point de longs discours. Toute colere tombe tout enthousiasme faiblit. Les grandes harangues ne sont point faites de ces passions extremes. Si pourtant on les retrouve dans chacun des discours de Danton c'est que de jour en jour elles se chargent de ranimer une vigueur peut-etre flechissante quand a Arcis-sur-Aube il oublie l'orage qui secoue son pays pour le foyer qui l'attend le sourire de son fils la presence de sa mere l'amour de sa femme la beaute molle et onduleuse des vifs paysages champenois qui portent alors a l'idylle et a l'eglogue ce grand coeur aimant. Mais que Danton reprenne pied a Paris qu'il se sente aux semelles ce pave brulant du 14 juillet et du 10 aout que l'amour du peuple et de la patrie prenne le pas sur l'amour et le souvenir du pays natal c'est alors Antee. Il tonne a la tribune il tonne aux Jacobins il tonne aux armees il tonne dans la rue. Et ce sont les lambeaux heurtes et dechires de ce tonnerre qu'il legue a la posterite. Ses discours sont des exemples des lecons d'honnetete de foi de civisme et surtout de courage. Quand il se sent parler d'abondance sur des sujets qui lui sont etrangers il a comme une excuse a faire. "Je suis savant dans le bonheur de mon pays" dit-il. [Note: Seance de la Convention du 31 juillet 1793.] Cela c'est pour lui la supreme excuse et le supreme devoir. Son pays le peuple deux choses qui priment tout. Entre ces deux poles son eloquence bondit sur chacun d'eux sa parole pose le pied et ouvre les ailes. Et quelle parole! Au moment ou Paris et la France vivent dans une atmosphere qui sent la poudre la poussiere des camps il ne faut point etre surpris de trouver dans les discours de Danton comme un refrain de Marseillaise en prose. Sa metaphore au bruit du canon et du tocsin devient guerriere et marque le pas avec les sections en marche avec les volontaires leves a l'appel de la patrie en danger. Elle devient audacieuse extreme comme le jour ou dans l'enthousiasme de la Convention d'abord abattue par la trahison de Dumouriez il declare a ses accusateurs: "Je me suis retranche dans la citadelle de la raison; j'en sortirai avec le canon de la verite et je pulveriserai les scelerats qui ont voulu m'accuser." [Note: Seance de la Convention du 1er avril 1793.] Cela Robespierre ne l'eut point ecrit et dit. C'est chez Danton un mepris de la froide et elegante sobriete mais faut-il conclure de la que c'etait simplement de l'ignorance? Cette absence des formes classiques du discours et de la recherche du langage c'est a la fievre des evenements a la violence de la lutte qu'il faut l'attribuer declare un de ses plus courageux biographes. [Note: Dr ROBINET. Danton mem. sur sa vie privee p. 67; Paris 1884.] On peut le croire. Mais pour quiconque considere Danton a l'action cette excuse est inutile. Son oeuvre politique explique son eloquence. Si elle roule ces scories ces eclats de rudes rocs c'est qu'il meprise les rheteurs c'est encore une fois et il faut bien le repeter parce qu'il a la religion de l'action; et ce culte seul domine chez lui. Il ne va point pour ce jusqu'a la grossierete cette grossierete de jouisseur de grand mangeur de materialiste qu'on lui attribue si volontiers. "Aucune de ses harangues ne fournit d'indices de cette grossierete" dit le Dr Robinet. [Note: Ibid. p. 67.] Et quand meme cela eut ete quand meme elles eussent eu cette violence et cette exageration que demande le peuple a ses orateurs en quoi diminueraient-elles la memoire du Conventionnel?" Je porte dans mon caractere une bonne portion de gaiete francaise" a-t-il repondu. [Note: Seance de la Convention du 16 mars 1794.] Mais cette gaiete francaise c'est celle-la meme du pays de Rabelais. Si Pantagruel est grossier Danton a cette grossierete-la. Il sait qu'on ne parle point au peuple comme on parle a des magistrats ou a des legislateurs qu'il faut au peuple le langage rude simple franc et net du peuple. Paris n'a-t-il point baille a l'admirable morceau de froid lyrisme et de noble eloquence de Robespierre pour la fete de l'Etre Supreme? C'est en vain que sur les gradins du Tribunal revolutionnaire Vergniaud deroula les plus harmonieuses periodes classiques d'une defense a la grande facon. Mais Danton n'eut a dire que quelques mots a sa maniere et la salle se dressa tout a coup vers lui contre la Convention. Il fallut le baillon d'un decret pour museler le grand dogue qui allait reveiller la conscience populaire. La seul fut l'art de Danton. La Revolution venait d'en bas il descendit vers elle et ne demeura pas comme Maximilien Robespierre a la place ou elle l'avait trouve. Par la il sut mieux etre l'echo des desirs des besoins le cri vivant de l'heroisme exaspere le tonnerre de la colere portee a son summum. Il fut la Revolution tout entiere avec ses haines francaises ses fureurs ses espoirs et ses illusions. Robespierre au contraire la domina toujours et jacobin resta aristocrate parmi les jacobins. Derriere la guillotine du 10 thermidor s'erige la Minerve antique porteuse du glaive et des tables d'airain. Derriere la guillotine du 16 germinal se dresse la France blessee echevelee et libre la France de 93. Ne cherchons pas plus loin. De la la popularite de Danton; de la l'hostilite haineuse ou le peuple roula le cadavre sacrifie par la canaille de thermidor a l'ideal jacobin et francais. II La Patrie! Point de discours ou le mot ne revienne. La Patrie la France la Republique; point de plus haut ideal propose a ses efforts a son courage a son civisme. Il aime son pays non point avec cette fureur jalouse qui fait du patriotisme un monopole a exploiter il l'aime avec respect avec admiration. Il s'incline devant cette terre ou fut le berceau de la liberte il s'agenouille devant cette patrie qui aux nations asservies donne l'exemple de la liberation. C'est bien ainsi qu'il se revele comme imbu de l'esprit des encyclopedistes [Note: F. AULARD oevr. cit. tome I p. 181.] comme le representant politique le plus accredite de l'ecole de l'Encyclopedie. [Note: ANTONIN DUBOST. Danton et la politique contemporaine p. 48; Paris Fasquelle 1880.] Le peuple qui le premier conquit sur la tyrannie la sainte liberte est a ses yeux le premier peuple de l'univers. Il est de ce peuple lui. De la son orgueil son amour sa devotion. Jamais homme n'aima sa race avec autant de fierte et de fougue; jamais citoyen ne consentit tant de sacrifices a son ideal. En effet Danton n'avait pas comme un Fouche un Lebon un Tallien a se tailler une existence nouvelle dans le regime nouveau; au contraire. Pourvu d'une charge fructueuse au sommet de ce Tiers Etat qui etait alors autre chose et plus que notre grande bourgeoisie contemporaine la Revolution ne pouvait que lui apporter la ruine d'une existence laborieuse mais confortable aisee paisible. Elle vint cette Revolution attendue esperee souhaitee elle vint et cet homme fut a elle. Il aimait son foyer cela nous le savons on l'a prouve demontre; il quitta ce foyer et il fut a la chose publique. Nous connaissons les angoisses de sa femme pendant la nuit du 10 aout. Cette femme il l'aimait il l'aima au point de la faire exhumer huit jours apres sa mort pour lui donner le baiser supreme de l'adieu; et pourtant il laissa la sa femme pour se donner a la neuve Republique. Il quitta tout sa vieille mere (et il l'adorait on le sait) son foyer pour courir dans la Belgique enflammer le courage des volontaires. Dans tout cela il apportait un esprit d'abnegation sans exemple. Il sacrifiait sa memoire sa gloire son nom son honneur a la Patrie. "Que m'importe d'etre appele buveur de sang pourvu que la patrie soit sauvee!" Et il la sauvait. Il etait feroce oui a la tribune quand il parlait des ennemis de son pays. Il en appelait aux mesures violentes extremes au nom de son amour pour la France. Il etait terrible parce qu'il aimait la Patrie avant l'humanite. Et pourtant on l'a dit cet homme "sous des formes aprement revolutionnaires cachait des pensees d'ordre social et d'union entre les patriotes". Qui aujourd'hui apres les savants travaux de feu A. Bougeart [Note: ALFRED BOUGEART. Danton documents authentiques pour servir a l'histoire de la Revolution francaise; 1861 in-8 deg..] et du Dr Robinet ne saurait souscrire a cette opinion d'Henri Martin? Son ideal en effet etait l'ordre la concorde entre les republicains. Jusque dans son dernier discours a la Convention alors que deja a l'horizon en deroute montait l'aube radieuse et terrible du 16 germinal alors encore il faisait appel a la concorde a la fraternite a l'ordre. Sorti de la classe qui l'avait vu naitre il ne pouvait etre un anarchiste un destructeur de toute harmonie. Il aimait trop son pays pour n'avoir point l'orgueil de construire sur les ruines de la monarchie la cite nouvelle promise au labeur et a l'effort de la race liberee. Etait-il propre a cette tache? L'ouvrier de la premiere heure aurait-il moins de merite que celui de la derniere? "C'etait un homme bien extraordinaire fait pour tout" disait de lui l'empereur exile revenu au jacobinisme auquel il avait du de retrouver une France neuve. [Note: BARON GOURGAUD. Journal inedit de Sainte-Helene (1815-1818) avec preface et notes de MM. le vicomte de Grouchy et Antoine Guillois.] La reorganisation l'organisation faudrait-il dire fut son grand but. Qu'on lise ces discours on y verra cette preoccupation constante: satisfaire les besoins de la Republique les devancer l'organiser. Cela certes est indeniable. Ainsi que Carnot organisa la victoire il medita d'organiser la Republique. Ce qui est non moins incontestable c'est que le temps et les moyens lui firent defaut et que lasse du trop grand effort donne son courage flechit. Le jour ou il souhaita le repos fut la veille de sa ruine. Son programme politique M. Antonin Dubost l'a expose avec une sobre nettete dans son bel ouvrage sur la politique dantoniste. "Repousser l'invasion etrangere ecrit-il briser les dernieres resistances retrogrades et constituer un gouvernement republicain en le fondant sur le concours de toutes les nuances du parti progressif independamment de toutes vues particulieres de tout systeme quelconque dans l'unique but de permettre au pays de poursuivre son libre developpement intellectuel moral et pratique entrave depuis si longtemps par la coalition retrograde; mettre au service de cette oeuvre une energie terrible necessaire pour conquerir notre independance nationale et pour rompre les fils de la conspiration royaliste et une opiniatrete comme on n'en avait pas encore vu a etablir entre tous les republicains un accord etroit sans lequel la fondation de la republique etait impossible tel etait le programme de Danton a son entree au pouvoir. Ce programme il en a poursuivi l'application jusqu'a son dernier jour a travers des resistances inouies et avec un esprit de suite une souplesse une appropriation des moyens aux circonstances qui etonneront toujours des hommes doues de quelque aptitude politique." [Note: ANTONIN DUBOST vol. cit. p. 56.] Ces moyens on le sait furent souvent violents mais ici encore ils etaient reprenons l'expression de M. Dubost appropries aux circonstances. Or jamais pays ne se trouva en pareille crise en presence de telles circonstances. Terribles elles durent etre combattues terriblement. A la Terreur prussienne repondit la Terreur francaise. L'arme se retourna contre ceux qui la brandissaient. C'est la l'explication et la justification--nous ne disons pas excuse--du systeme. Cette explication est vieille nul ne l'ignore mais c'est la seule qui puisse etre donnee c'est la seule qui ait ete combattue. En effet enlevez a la Terreur la justification des circonstances et c'est la un regime de folie et de sauvagerie. Theme facile aux declarations reactionnaires on ne s'arrete que la. C'est un argument qui semble peremptoire et sans replique; le lieu commun qui autorise les pires arguties et fait condamner pele-mele Danton Robespierre Fouquier-Tinville Carrier Lebon et Saint-Just. Cette reprobation Danton par anticipation l'assuma. Il consentit a charger sa memoire de ce qui pouvait sembler violent excessif et inexorable dans les mesures qu'il proposait. Le salut de la Patrie primait sa justification devant la posterite. Or il n'echappe a quiconque etudie avec son ame avec sa raison l'heure de cette crise que c'est precisement la qu'il importe de chercher la glorification de Danton. Ces mesures contre les suspects le tribunal revolutionnaire l'impot sur les grosses fortunes la Terreur enfin ce fut lui qui la proposa. Et la Terreur sauva la France. Si quelque bien-etre et quelque liberte sont notre partage aujourd'hui dans le domaine politique et materiel c'est a la Terreur que nous les devons. La responsabilite etait terrible. Danton l'assuma devant l'Histoire courageusement franchement sans arriere-pensee car on l'a avoue l'ombre de la trahison et de la lachete effrayait cet homme. [Note: Memoires de R. Levasseur (de la Sarthe) tome II.] Il se revela l'incarnation vibrante et vivante de la defense nationale a l'heure la plus tragique de la race francaise. Cette defense la Terreur l'assura a l'interieur et a l'exterieur. A l'instant meme ou elle triomphait de toutes resistances Danton faiblit. Pour la premiere fois il recula il se sentit flechir sous l'enorme poids de cette responsabilite et il douta de lui-meme et de la justice de la posterite. Et celui que Garat appelait un grand seigneur de la Sans-culotterie [Note: Louis BLANC Histoire de la Revolution francaise t. VII p. 97.] eut comme honte de ce qui lui allait assurer une indefectible gloire. Et c'est l'heure que la reaction guette dans cette noble et courageuse vie pour lui impartir ...
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