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LES GRANDES JOURNEES DE LA CONSTITUANTE
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LES GRANDES JOURNEES DE LA CONSTITUANTE

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LES GRANDES JOURNEES DE LA CONSTITUANTE

ALBERT MATHIEZ

TABLE DES MATIERES

Chapitre I. La reunion des trois ordres.

Chapitre II. La revolution du 14 juillet.

Chapitre III. Le roi et l'Assemblee a Paris.

Chapitre IV. La Federation.

Chapitre V. La fuite du roi.

Chapitre VI. Le Massacre du Champ-de-Mars.

CHAPITRE I

LA REUNION DES TROIS ORDRES

Le 17 juin ayant termine depuis deux jours l'appel nominal de tous les
deputes aux Etats generaux le Tiers auquel s'etaient deja reunis 12
cures se proclamait _Assemblee nationale_ et prevoyant que cet acte
revolutionnaire serait suivi de represailles decidait d'opposer a une
repression possible la menace de la greve de l'impot: "Considerant qu'en
effet les contributions telles qu'elles se percoivent actuellement dans
le royaume n'ayant point ete consenties par la nation sont toutes
illegales et par consequent nulles dans leur creation extension ou
prorogation;

"L'Assemblee declare a l'unanimite des suffrages consentir
provisoirement pour la nation que les impots et contributions quoique
illegalement etablis et percus continuent d'etre leves de la meme maniere
qu'ils l'ont ete precedemment et ce jusqu'au jour seulement de la
premiere separation de cette Assemblee _de quelque cause qu'elle puisse
provenir_.

"Passe lequel jour l'Assemblee nationale entendait decreter que toute
levee d'impots et contributions de toute nature qui n'aurait pas ete
nommement formellement et librement accordee par l'Assemblee cessera
entierement dans toutes les provinces du royaume quelle que soit la forme
de l'administration...."

Le 19 juin l'ordre du clerge decidait par 149 voix contre 135 de se
reunir au Tiers. Mais le meme jour l'ordre de la noblesse adressait au
roi une vigoureuse protestation contre les actes revolutionnaires du Tiers
Etat et les chefs de la minorite du clerge l'archeveque de Paris et le
cardinal de La Rochefoucauld faisaient le voyage de Marly pour pousser le
roi a la resistance. Necker etait justement absent aupres de sa
belle-soeur mourante a Paris. Un temoin oculaire Rabaut de Saint-Etienne
depute a la Constituante a raconte en ces termes la journee du lendemain:

LE SERMENT DU JEU DE PAUME

Tandis que les deputes se rendaient a la salle [des seances] une
proclamation faite par des herauts d'armes et affichee partout annonca
que les seances etaient suspendues et que le roi tiendrait une seance
royale le 22. On donnait pour motifs de la cloture de la salle pendant
trois jours la necessite des preparatifs interieurs pour la decoration du
trone. Cette raison puerile servit a prouver qu'on n'avait voulu que
prevenir la reunion du clerge dont la majorite avait adopte le systeme
des communes. Cependant les deputes arrivent successivement et ils
eprouvent la plus vive indignation de trouver les portes fermees et
gardees par des soldats. Ils se demandent les uns aux autres quelle
puissance a le droit de suspendre les deliberations des representants de
la nation. Ils parlent de s'assembler sur la place meme ou d'aller sur la
terrasse de Marly offrir au roi le spectacle des deputes du peuple; de
l'inviter a se reunir a eux dans une seance vraiment royale et paternelle
plus digne de son coeur que celle dont il les menace. On permet a M.
BAILLY leur president d'entrer dans la salle avec quelques membres pour
prendre les papiers; et la il proteste contre les ordres arbitraires qui
la tiennent fermee. Enfin il rassemble des deputes dans le jeu de paume de
Versailles devenu celebre a jamais par la courageuse resistance des
premiers representants de la nation francaise. On s'encourage en marchant;
on se promet de ne jamais se separer et de resister jusqu'a la mort. On
arrive; on fait appeler ceux des deputes qui ne sont pas instruits de ce
qui se passe. Un depute malade s'y fait transporter. Le peuple qui
assiege la porte couvre ses representants de benedictions. Des soldats
desobeissent pour venir garder l'entree de ce nouveau sanctuaire de la
liberte. Une voix s'eleve [celle de Mounier]; elle demande que chacun
prete le serment de ne jamais se separer et de se rassembler partout
jusqu'a ce que la constitution du royaume et la regeneration publique
soient etablies. Tous le jurent tous le signent hors un [Martin d'Auch];
et le proces-verbal fait mention de cette circonstance remarquable. La
cour aveuglee ne comprit pas que cet acte de vigueur devait renverser
son ouvrage. [Note: _Precis de l'histoire de la Revolution francaise_
reimp. De 1819 pp. 56-57.]

Armand Brette a complete ce recit. "Sur les 19 cures affilies des ce
moment a la cause du Tiers sept seulement adhererent au serment le 20
juin ou le 22 juin 12 s'abstinrent... 4 deputes du Tiers seulement
refuserent de signer ... il n'y eut qu'un seul opposant Martin d'Auch
qui declara qu'il ne _pouvait jurer d'executer des deliberations qui ne
sont pas sanctionnees par le roi..._ tous les nobles deputes du Tiers
presents a Versailles les royalistes les plus eprouves Malouet Mounier
Flachslanden l'ami intime du roi Hardy de La Largere dont le fils fut
anobli sous la Restauration en souvenir du constituant Charrier qui en
1792 souleva la Lozere et paya de sa tete son devouement a la cause
royale vingt autres enfin dont l'affection pour le roi etait notoire
ont signe le serment et ont ainsi legitime l'audacieuse constitution du
Tiers en Assemblee nationale." [Note: A. BRETTE La seance royale du 23
juin 1789 ses preliminaires et ses suites. _La Revolution francaise_ t.
XX p. 442 et 534.]

Parmi ceux qui signerent le serment cet acte solennel de rebellion il y
en eut qui eprouverent une emotion intense. L'un d'eux devint fou.

FOU DE REMORDS

Le lendemain un depute de Lorraine nomme Mayer est devenu fou. Il avait
prete le serment et en avait la conscience bourrelee. Il etait a cote d'un
filou qui venait de voler sous le costume d'un depute du Tiers. Lorsqu'on
est venu prendre ce filou il a cru qu'on arretait tous les deputes du
Tiers pour avoir fait le serment; la peur l'a pris et la tete lui a saute.
Cette frayeur d'etre arrete n'etait pas mal fondee car le bruit general
etait que ce parti violent avait ete propose les uns disaient dans le
conseil et d'autres dans un de ces conseils tenus frequemment chez MM. de
Polignac et chez M. le comte d'Artois. [Note: Journal de l'abbe Coster
dans Brette _id._ pp. 37-38.]

Le 21 juin a une deputation de la noblesse conduite par le duc de
Luxembourg le roi avait repondu qu'il ne permettrait jamais qu'on
alterat l'autorite qui lui avait ete confiee pour le bien de ses sujets.
La seance royale qui devait avoir lieu le 22 juin fut remise au 23. Le 22
juin Bailly trouvant la porte des Menus fermee se rendit aux Recollets
qui refuserent de le recevoir. Les marguilliers de l'eglise Saint-Louis
lui offrirent leur eglise. On se rendit d'abord dans la chapelle des
Charniers ou avaient lieu les catechismes puis dans la nef. Deux membres
de la noblesse du Dauphine les premiers de leur ordre le marquis de
Blacons et le comte d'Agoult se reunirent au Tiers et la majorite du
clerge se reunit aussi conduite par les archeveques de Vienne et de
Bordeaux les eveques de Chartres et de Rodez.

L'abbe Gregoire nous dit qu'en prevision de la seance royale du lendemain
les deputes qui se reunissaient au club breton (berceau des Jacobins)
arreterent un plan de resistance:

L'ACTION DU CLUB BRETON

La veille au soir nous etions douze ou quinze deputes reunis au Club
Breton ainsi nomme parce que les Bretons en avaient ete les fondateurs.
Instruits de ce que meditait la Cour pour le lendemain chaque article fut
discute par tous et tous opinerent sur le parti a prendre. La premiere
resolution fut celle de rester dans la salle malgre la defense du roi. Il
fut convenu qu'avant l'ouverture de la seance nous circulerions dans les
groupes de nos collegues pour leur annoncer ce qui allait se passer sous
leurs yeux et ce qu'il fallait y opposer. [Note: _Memoires de l'Abbe
Gregoire_ t. I p. 380. Ce recit est confirme par Bouchette Lettre du 24
juin 1789: "Nous etions convenus d'avance quoiqu'il arrivat de ne pas nous
separer avant d'avoir pris une deliberation et nous la fimes ainsi"
(_Lettres_ de Bouchette Paris 1909).]

LA SEANCE ROYALE

Enfin la seance royale arriva; elle eut tout l'appareil exterieur qui
naguere en imposait a la multitude; mais ce n'est pas un trone d'or ni un
superbe dais ni des herauts d'armes ni des panaches flottants qui
intimident des hommes libres. La cour ignorait encore cette verite qu'on
retrouve partout dans toutes les histoires. La garde nombreuse qui
entourait la salle n'effraya pas les deputes; elle accrut au contraire
leur courage. On repeta la faute qu'on avait faite le 5 mai de leur
affecter une porte separee et de les laisser exposes dans le hangar qui la
precedait a une pluie assez violente pendant que les autres ordres
prenaient leurs places distinguees; enfin ils furent introduits.

Le discours et les declarations du roi eurent pour objet de conserver la
distinction des ordres d'annuler les fameux arretes de la constitution
des communes en assemblee nationale d'annoncer en trente-cinq articles
les _bienfaits_ que le roi _accordait a ses peuples_ et de declarer a
l'assemblee que si elle l'abandonnait il ferait le bien des peuples sans
elle. D'ailleurs toutes les formes imperatives furent employees comme
dans ces lits de justice ou le roi venait semoncer le parlement. Dans ces
bienfaits du roi promis a la nation il n'etait parle ni de la
Constitution tant demandee ni de la participation des etats generaux a la
legislation ni de la responsabilite des ministres ni de la liberte de la
presse; et presque tout ce qui constitue la liberte civile et la liberte
politique etait oublie. Cependant les pretentions des ordres privilegies
etaient conservees le despotisme du maitre etait consacre et les etats
generaux abaisses sous son pouvoir. Le prince ordonnait et ne consultait
pas; et tel fut l'aveuglement de ceux qui le conseillerent qu'ils lui
firent gourmander les representants de la nation et casser leurs arretes
comme si c'eut ete une assemblee de notables. Enfin et c'etait le grand
objet de cette seance royale le roi _ordonna_ aux deputes de se separer
tout de suite et de se rendre le lendemain matin dans les chambres
affectees a chaque ordre pour y reprendre leurs seances.

Il sortit. On vit s'ecouler de leurs bancs tous ceux de la noblesse et une
partie du clerge. Les deputes des communes immobiles et en silence sur
leurs sieges contenaient a peine l'indignation dont ils etaient remplis
en voyant la majeste de la nation si indignement outragee. Les ouvriers
commandes a cet effet emportent a grand bruit ce trone ces bancs ces
tabourets appareil fastueux de la seance; mais frappes de l'immobilite
des peres de la patrie ils s'arretent et suspendent leur ouvrage. Les
vils agents du despotisme courent annoncer au roi ce qu'ils appellent la
desobeissance de l'assemblee.... [Note: Rabaut _op. cit._ pp. 58-59.]

A ce recit de Rabaut Saint-Etienne Montjoye ajoute ce detail qu'"a
l'instant meme ou le roi se placa sur son trone tous les deputes des
trois ordres par un mouvement simultane s'assirent et se couvrirent et
ils etaient deja assis et couverts lorsque M. le garde des sceaux dit: le
roi permet a l'Assemblee de s'asseoir."

LES DECLARATIONS DU ROI

Le roi veut que l'ancienne distinction des trois ordres de l'Etat soit
conservee en son entier comme essentiellement liee a la constitution de
son royaume; que les deputes librement elus par chacun des trois ordres
formant trois chambres deliberant par ordre et pouvant avec
l'approbation du souverain convenir de deliberer en commun puissent
seuls etre consideres comme formant le corps des representans de la
nation. En consequence le roi a declare nulles les deliberations prises
par les deputes de l'ordre du Tiers-Etat le 17 de ce mois ainsi que celles
qui auraient pu s'ensuivre comme illegales et inconstitutionnelles
(_Decl._ I. 1).

Sont nommement exceptees des affaires qui pourront etre traitees en commun
celles qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois
ordres la forme de constitution a donner aux prochains Etats-Generaux
les proprietes feodales et seigneuriales les droits utiles et les
prerogatives honorifiques des deux premiers ordres (_id._ 8).

Le consentement particulier du clerge sera necessaire pour toutes les
dispositions qui pourraient interesser la religion la discipline
ecclesiastique le regime des ordres et corps seculiers et reguliers
(_id._ 9).

Les affaires qui auront ete decidees dans les assemblees des trois ordres
reunis seront remises le lendemain en deliberation si cent membres de
l'Assemblee se reunissent pour en faire la demande (_id._ 12).

Toutes les proprietes sans exception seront constamment respectees et
S.M. comprend expressement sous le nom de proprietes les _dimes cens
rentes droits et devoirs feodaux et seigneuriaux_ et generalement tous
les droits et prerogatives utiles ou honorifiques attaches aux terres et
fiefs ou appartenant aux personnes (_Decl._ II. 12).

Les deux premiers ordres de l'Etat continueront a jouir de l'exception des
charges personnelles mais le roi approuvera que les Etats-Generaux
s'occupent des moyens de convertir ces sortes de charges en contributions
pecuniaires et qu'alors tous les ordres de l'Etat y soient assujettis
egalement (_id._ 15).

Dans d'autres articles le roi avait promis de n'etablir aucun nouvel impot
sans le consentement des representants de la nation de faire connaitre le
tableau annuel des recettes et des depenses et de le soumettre aux Etats
generaux de sanctionner la suppression de tous les privileges en matiere
d'impots d'abolir la taille le franc-fief les lettres de cachet la
corvee d'etablir des Etats provinciaux composes de deux dixiemes de
membres du clerge de trois dixiemes de membres de la noblesse et de cinq
dixiemes de membres du Tiers etc.

Le roi termina par les paroles suivantes:

LA MENACE ROYALE

Vous venez Messieurs d'entendre le resultat de mes dispositions et de
mes vues; elles sont conformes au vif desir que j'ai d'operer le bien
public; et si par une fatalite loin de ma pensee vous m'abandonniez
dans une si belle entreprise seul je ferai le bien de mes peuples; seul
je me considererai comme leur veritable representant; et connaissant vos
cahiers connaissant l'accord parfait qui existe entre le voeu le plus
general de la nation et mes intentions bienfaisantes j'aurai toute la
confiance que doit inspirer une si rare harmonie et je marcherai vers le
but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermete qu'il doit
m'inspirer.

Reflechissez Messieurs qu'aucun de vos projets aucune de vos
dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation speciale.
Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs; et tous les
ordres de l'Etat peuvent se reposer sur mon equitable impartialite.

Toute defiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi
jusqu'a present qui fais tout le bonheur de mes peuples; et il est rare
peut-etre que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses
sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits.

Je vous ordonne Messieurs de vous separer tout de suite et de vous
rendre demain matin chacun dans les chambres affectees a votre ordre pour
y reprendre vos seances j'ordonne en consequence au grand-maitre des
ceremonies de faire preparer les salles.

Dreux-Breze grand-maitre des ceremonies vint rappeler aux communes
immobiles l'ordre du roi. Bailly lui repondit que les representants du
peuple ne recoivent les ordres de personne que du reste il allait
prendre les ordres de l'assemblee. Alors Mirabeau lanca la celebre
apostrophe qu'il a lui-meme rappelee en ces termes:

L'APOSTROPHE DE MIRABEAU

Bientot M. le marquis de Breze est venu leur dire [aux deputes des
communes]: "Messieurs vous connaissez les ordres du roi." Sur quoi un des
membres des communes lui adressant la parole a dit: "Oui Monsieur nous
avons entendu les intentions qu'on a suggerees au Roi et vous qui ne
sauriez etre son organe aupres des Etats-Generaux vous qui n'avez ici ni
place ni voix ni droit de parler vous n'etes pas fait pour nous
rappeler son discours; [Note: Le garde des sceaux d'apres le protocole
etait seul qualifie pour communiquer les ordres du roi aux Etats generaux.
Dreux-Breze outrepassait ses pouvoirs. Il ne devait etre que le porteur
d'ordres _ecrits_ du roi.] cependant pour eviter toute equivoque et tout
delai je vous declare que si l'on vous a charge de nous faire sortir
d'ici vous devez demander des ordres pour employer la force car nous ne
quitterons nos places que par la puissance de la baionnette." Alors d'une
voix unanime tous les deputes se sont ecries: "Tel est le voeu de
l'Assemblee." [Note: _Treizieme lettre_ de Mirabeau a ses _commettants_.]

Le Tiers sur la proposition de Camus et de Sieyes declara persister dans
ses precedents arretes recidivant ainsi sa desobeissance. Il decreta en
outre sur la proposition de Mirabeau que la personne des deputes etait
inviolable. "Ce n'est pas manifester une crainte avait dit Mirabeau
c'est agir avec prudence; c'est un frein contre les conseils violents qui
assiegent le trone."

Le roi ceda devant l'attitude resolue des nobles patriotes l'offre de
demission de Necker qui n'avait deja pas assiste a la seance royale
devant l'agitation du monde des rentiers qui craignait la banqueroute
devant l'insubordination de l'armee et les manifestations populaires.

LES NOBLES PATRIOTES AU SECOURS DU TIERS

On se rappelle cette celebre reponse de Mirabeau au grand maitre des
ceremonies qui nous sommait de nous retirer. Cette reponse me dit
d'Andre [Note: D'Andre depute de la noblesse d'Aix aux Etats generaux
devint avec Barnave et les Lameth un des chefs du cote gauche de la
Constituante.] ayant ete rapportee a la cour par M. de Breze il fut donne
ordre a deux ou trois escadrons des gardes du corps de marcher sur
l'Assemblee et de la sabrer s'il le fallait pour la dissoudre. Et
certes les deputes dans un pareil moment se seraient tous laisse
egorger plutot que de bouger. Au moment ou cette troupe avancait
plusieurs deputes de la minorite de la noblesse etaient rassembles sur une
terrasse attenant si je me le rappelle bien au logement de l'un des
Crillon. Il y avait entre autres les deux Crillon d'Andre le marquis de
Lafayette les ducs de La Rochefoucauld de Liancourt etc. tous dans les
opinions de Necker voulant l'etablissement d'un gouvernement
constitutionnel a l'anglaise avec la branche regnante de la dynastie.
Lorsque d'Andre vit les gardes du corps s'avancer pour executer l'ordre
dont je viens de parler: "Eh quoi! s'ecrie-t-il aurions-nous la lachete
de laisser egorger sous nos yeux et sans aucune demarche vigoureuse pour
en empecher des hommes qui nous donnent un si bel exemple de fermete et
de devouement! Marchons au-devant des escadrons et sauvons les deputes des
communes ou perissons avec eux." Ils partent tous a l'instant; ils barrent
le chemin au detachement enfoncent leurs chapeaux empanaches mettent
l'epee a la main et declarent au commandant qu'il leur passera sur le
corps a tous avant qu'il parvienne aux deputes des communes que c'etait a
lui a juger les consequences. Le commandant repond d'abord qu'il ne
connait que ses ordres et fait un mouvement pour se porter en avant et
leur passer sur le corps. Mais ces braves gens etant restes inebranlables
a l'approche de cette cavalerie le commandant n'osa pas aller plus loin;
il retourna au chateau rendre compte de ce qui s'etait passe et demander
de nouveaux ordres. La Cour effrayee irresolue donna l'ordre de
retrograder. Le fait est notoire et je n'ai aucun doute sur les details.
D'Andre n'est ni imposteur ni fanfaron et tous les hommes que je viens de
citer etaient capables de toutes sortes de grandes et belles actions.
[Note: _Memoires_ de La Revelliere-Lepeaux t. I pp. 82-84.]

LA DEMISSION DE NECKER

Des cris de _Vive Necker_ se faisaient entendre jusqu'au chateau. On
voulait le voir on voulait le prier de rester a la tete des affaires.
Dans l'intervalle il a ete demande chez la reine. Le peuple l'y a suivi
et les cours du chateau sont restees pleines de monde. M. Necker a passe
un instant chez le roi pour lui rendre compte que toutes les caisses
etaient fermees a Paris que la ville entiere etait prete a se soulever
et que les directeurs de la Caisse d'Escompte arrivaient dans le moment de
Paris lui annoncer tous les dangers dont la Caisse etait menacee. Le roi a
senti que le remede a ces maux etait la conservation de son ministere. Il
a meme exige dit-on que M. Necker allat depuis le Chateau jusqu'au
Controle general a pied pour se montrer au peuple et l'assurer qu'il
restait. Les rues les fenetres retentissaient d'applaudissements et de
cris repetes de _Vive Necker!_ Dans un instant tous les deputes du
Tiers-Etat se sont rendus chez M. Necker pour le feliciter et applaudir
avec lui au bonheur de la nation qui le conserve. On l'embrassait on
embrassait Mme Necker et la baronne de Stael le public embrassait les
deputes du Tiers les applaudissait criait: _Vive Necker vive
l'Assemblee nationale_! [Note: Journal de l'abbe Coster dans A. Brette
_La Revolution francaise_ t. XXIII pp. 66-67.]

L'INSUBORDINATION DE L'ARMEE

Le jeudi [25 juin 1789] les soldats du regiment des Gardes francaises
ayant abandonne leurs casernes s'etaient repandus dans Paris allant par
bandes dans tous les lieux publics criant: _Vive le Roi Vive le Tiers!_
allant boire dans les cabarets obtenant de l'argent de plusieurs
fanatiques qui leur en distribuaient des poignees. Crainte d'une revolte
generale on n'osa les consigner. Le vendredi ils se repandirent de meme
dans tous les endroits publics firent mettre bas les armes a plusieurs
patrouilles des gardes suisses qu'ils rencontrerent et publierent les deux
imprimes ci-joints. M. du Chatelet accouru a Paris parvint en allant
lui-meme a chaque caserne a les contenir hier samedi. Et la reunion
effectuee ne laissant pas d'animosite entre les partis il faut esperer
qu'on n'aura pas besoin de se servir des troupes sur lesquelles V.E. voit
qu'on ne pourrait faire aucun fonds.

J'apprends a l'instant que le Roi ne peut pas compter davantage sur ses
propres gardes du corps. Un marechal des logis bas-officier avec rang de
lieutenant-colonel est venu dire au nom de la troupe au duc de Guiche
capitaine de quartier que leur devoir etait de garder et de proteger la
personne du Roi mais non de monter a cheval pour se battre avec la
canaille; qu'en consequence ils ne feraient point de patrouilles. Le duc
Guiche a casse le bas-officier. Sur quoi les gardes du corps sont venus
presenter au Roi un memoire ou en l'assurant de leur attachement pour sa
personne ils ont demande son retablissement. Le Roi a mis au bas du
memoire: "j'ai toujours compte sur la fidelite de mes gardes du corps" et
il le leur a rendu. Les gardes ont fait dire a M. de Guiche que si on ne
leur rendait point leur camarade a la fin de leur service qui se termine
avec le mois de juin le Roi pouvait disposer de 600 bandoulieres ce qui
fait la moitie de tout le corps y ayant dans ce moment double garde.

Les regiments de Reinach (Suisse) et de Lauzun (hussards) viennent
d'arriver. La fidelite des regiments etrangers commence aussi a devenir
suspecte. Les bourgeois les seduisent et les Suisses de Salis-Samade
loges a Issy et a Vaugirard ont assure leurs hotes qu'au cas ou on les fit
marcher ils devisseraient les batteries de leurs fusils. [Note: Depeche
de Salmour ministre plenipotentiaire de Saxe 28 juin 1789 dans
FLAMMERMONT Rapport sur les correspondances des agents diplomatiques
etrangers en France avant la Revolution. _Nouvelles archives des
missions_ t. VIII p. 231.]

Le 24 juin la majorite du Clerge desobeissant a son tour au roi se
rendit a la deliberation du Tiers. Le 25 47 membres de la noblesse le
duc d'Orleans en tete en firent autant. Le 27 le roi se resigna a
sanctionner ce qu'il ne pouvait plus empecher. Il ordonna aux deux ordres
privilegies de se reunir au Tiers. Le jour meme la reunion est un fait
accompli.

Le serment du jeu de paume laissa un vif souvenir parmi les patriotes et
une societe particuliere fut fondee par Gilbert Romme pour en commemorer
l'anniversaire.

...



 

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