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NIELS HENRIK ABEL
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NIELS HENRIK ABEL

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NIELS HENRIK ABEL

G. MITTAG-LEFFLER

Ou il a ete
On ne pense pas sans lui.
BJOERNSTJERNE BJOERNSON.

La science du nombre la mathematique qui est a la fois la plus ancienne
et la plus developpee de toutes les sciences renferme en son histoire
beaucoup de noms qui sont des pierres miliaires sur le parcours de la
pensee humaine. Les noms d'Archimede de Galilee de Descartes de
Leibnitz et de Newton d'Euler de Laplace de Gauss et de Cauchy d'Abel
de Riemann et de Weierstrass evoquent chacun l'image de toute une epoque.
Ceux qui les porterent en dehors de la puissance incisive de la pensee
se sont distingues par d'autres dispositions et particularites
personnelles qui saisissent vivement l'imagination. D'aucun d'eux ceci
n'est plus vrai que de Niels Henrik Abel l'etudiant norvegien qui jamais
ne prit nul autre titre que celui fier et modeste a la fois de
_mathematicien_ et qui a peu pres inconnu dans son propre pays mourut
dans la misere avant vingt-sept ans accomplis mais etait compte comme un
egal par son grand contemporain " le maitre des nombres " _princeps
mathematicorum_ Carl Friedrich Gauss et a ete reconnu par la science de
la posterite comme l'un des plus grands penseurs qui aient jamais vecu.

La courte vie d'Abel lui a ravi la possibilite de mettre lui-meme en
oeuvre bien des idees qui furent l'origine de developpements ulterieurs
de la science mathematique ou de tenir des promesses dont
l'accomplissement dans bien des cas n'est pas encore realise. Et
pourtant nul mathematicien plus qu'Abel n'a su composer des edifices de
pensee construits dans toutes leurs parties essentielles et meme
completement acheves. Les travaux algebriques d'Abel ont amene l'_algebre
proprement dite_ au point qu'elle occupe encore. Sauf la notion de _genre_
introduite par Weierstrass et Riemann qui d'ailleurs est en germe dans
Abel nulle notion nouvelle au sens le plus profond du mot n'a guere ete
ajoutee a son oeuvre.

La theorie des _fonctions elliptiques_ est d'un bout a l'autre la creation
d'Abel. Toutes les propositions principales de la theorie se trouvent chez
lui. En meme temps son exposition offre l'ideal d'une deduction
mathematique. Elle repose sur le plus petit nombre de principes et
chacune de ses propositions est liee organiquement a la precedente et a la
suivante.

Le celebre memoire d'Abel sur la serie du binome est une des sources les
plus importantes de la theorie moderne des fonctions et sera toujours
compte parmi les ouvrages classiques de la science: tout se tient on voit
l'ensemble et la question est epuisee c'est l'art d'exposition parfait.

Le _theoreme d'Abel_ le " monumentum aere perennius " selon l'expression
enthousiaste du glorieux octogenaire Legendre est peut-etre encore
aujourd'hui avec sa conclusion rigoureuse et sa grande generalite ce
qu'il y a de plus eleve et de plus profond dans la mathematique.

Comme tant d'autres parmi les hommes les plus remarquables du nord
scandinave Abel etait fils de pretre. Son pere s'appelait Soeren Georg
Abel et sa mere Anna Marie Simonsen. Sa famille ne peut pas toutefois
comme il arrive si souvent en pareil cas etre rattachee par deux ou trois
generations a la classe des paysans-proprietaires. Le grand-pere paternel
Hans Mathias Abel etait aussi pretre et descendait d'une famille
consideree de fonctionnaires dano-norvegiens probablement originaire du
Slesvig danois dont le premier membre norvegien Mathias Abel mourut
comme employe dans l'administration prefectorale a Trondhjem en 1664. La
femme de celui-ci Karen fille de Rasmus descendait de vieilles familles
nobles norvegiennes. La mere d'Abel Anna Marie Simonsen appartenait a
une famille norvegienne de negociants aises.

La famille d'Abel compte de nombreux membres qui se sont distingues par
leurs talents et leur interet pour les choses d'ordre intellectuel.
L'aspect exterieur d'Abel est un heritage ancien dans la famille Abel et
ne vient pas du cote maternel comme le prouve la ressemblance frappante
entre Abel lui-meme et le frere cadet de son pere le sous-prefet
(_lensmand_) M. C. Abel. Celui-ci malgre son intelligence qui a du
depasser de beaucoup si son apparence ne trompe pas la mesure ordinaire
n'a guere acquis de celebrite sinon que lorsqu'il passa de la sous-
prefecture d'Onsoe a celle d'Aremark il recut un sucrier d'argent et un
pot a creme avec l'inscription: " En reconnaissance de quatorze annees de
bons services comme sous-prefet d'Onsoe de la part d'une partie de la
population " et qu'il epousa une femme tres bien douee. Le grand- pere
paternel d'Abel etait un homme energique et remarquable dont l'oeuvre
principale parait avoir ete une action efficace contre le vice de
l'epoque l'ivrognerie. Lui-meme afin de pouvoir poursuivre cette lutte
avec un plus grand succes devint un abstentionniste absolu et a sans
doute ete un des premiers precurseurs de ce mouvement dans le Nord.

Le pere d'Abel s'il ne possedait pas la force de caractere du grand-pere
a ete manifestement un homme tres distingue a beaucoup d'egards ayant du
gout pour l'action et pour les interets generaux et d'une capacite peu
commune. Il fut membre du _Storting_ extraordinaire qui se reunit le 7
octobre 1814 et il y prit place dans _l'odelsting_. [Note: _L'Odelsting_
est forme de membres du _Storting_ elus par leurs collegues. Les lois
sont discutees publiquement en Norvege d'abord dans l'_Odelsting_ puis
dans les seances plenieres du _Storting_.] Il parla en faveur de l'union
avec la Suede mais soutint que les Norvegiens etaient encore un peuple
libre et independant et devaient agir comme tel sous tous les rapports:

La Suede n'avait donc aucun droit d'attendre continuait-il que nous
adoptions ses principes fondamentaux pour une union eventuelle; c'est
a nous qu'il appartenait de proposer a ce royaume les conditions dans
lesquelles les libres Norvegiens pourraient appeler les Suedois leurs
freres. Lorsque par ces resolutions nous aurons pris les precautions
convenables pour notre honneur national notre liberte et nos droits
civiques; lorsque nous aurons ainsi pris garde que toute oppression
possible de quelque maniere que ce soit devienne impossible pour
quelque regent que ce soit; alors soyons les premiers a tendre au
peuple suedois une loyale main fraternelle; alors comme une nation
libre offrons a Charles XIII le sceptre qui jusqu'alors ne lui etait
pas destine. Oublions tout ce qui s'est passe et souvenons-nous qu'a
celui qui pardonne il sera pardonne. Si la constitution pour la
redaction de laquelle nul n'a qualite plus que les citoyens du pays
qui doivent lui obeir est rejetee par un regent en ce cas
manifestement despotique alors toute la puissance de la Norvege
demeure: avec elle nous pouvons vaincre avec elle nous pouvons
mourir et dans les deux cas nous pourrons par elle recouvrer notre
honneur.

Dans le _Storting_ de 1818 il fut un des rares qui lutterent en faveur de
l'enseignement de la langue maternelle et des sciences naturelles
concurremment avec les langues classiques. Il trouvait " singulier que
l'on voulut indefiniment exclure la matiere d'enseignement qui interesse
le plus les jeunes gens les sciences naturelles ou la description de la
nature ".

La mere d'Abel etait louee pour son exceptionnelle beaute. Elle etait nee
dans une famille qui menait vie joyeuse et large et elle se laissa aller
des l'age de quinze ans a l'abus de l'alcool. La consequence fut une
grande faiblesse de caractere et une vie de menage malheureuse. Le pere
intelligent lutta longtemps contre l'ivrognerie mais finit sous
l'influence de la mere par en devenir lui-meme une victime. Ainsi la
maison du fils devint un foyer de ce vice que le pere avait consacre sa
vie a combattre. Ce vice fut transmis aux freres d'Abel qui semblent tous
avoir succombe a l'ivrognerie. Trois des freres moururent celibataires
dechus et l'esprit plus ou moins egare. Le quatrieme frere qui fut le
camarade d'etudes d'Abel a l'universite et pour lequel il manifesta
toujours une amitie attentive devint pretre comme le pere et le grand-
pere et laissa une descendance nombreuse. Lui aussi parait avoir ete des
l'enfance adonne a la boisson. Outre les quatre freres il y avait encore
une soeur Elisabeth tendrement aimee de ce frere illustre dont
l'affectueuse sollicitude reussit a la sauver de la malheureuse maison
paternelle et a l'introduire de bonne heure dans un milieu d'une toute
autre tenue morale. On celebre sa beaute son intelligence et la noblesse
de son caractere. Quatre ans apres la mort d'Abel elle epousa le directeur
de mines d'argent Boebert; sa fille Thekla Lange veuve d'un homme
politique qui fut ministre vit encore aujourd'hui. John Aas successeur
du pere d'Abel dans sa paroisse fit graver sur la croix de sa tombe:

Arrete-toi ici voyageur que cette tombe te rappelle
Que parfois le sourire du bonheur finit en larmes.
Bien que la vie se fut levee douce comme le soleil
Soupirs et pleurs en furent le dernier destin.

Sur ce fond lamentable se dessinent l'enfance et la premiere jeunesse
d'Abel. Il etait le second des six enfants et naquit le 5 aout 1802. Il
recut le premier enseignement de son pere chez lui mais fut mis en
novembre 1815 a l'age de treize ans a l'ecole cathedrale de Kristiania.
L'ecole etait assez mediocre et les professeurs en general relaches et
abrutis par l'alcool. Le professeur de mathematiques alla un jour si loin
en punissant un eleve que celui-ci en mourut. Le professeur fut aussitot
suspendu et a sa place fut nomme professeur de mathematiques un jeune
homme Berndt Michael Holmboe ne en 1795 qui n'avait que sept ans de
plus qu'Abel. Sans avoir ete lui-meme un mathematicien d'un serieux
merite Holmboe s'est acquis a tout jamais une place glorieuse dans les
fastes mathematiques comme celui qui le premier a decouvert le genie
d'Abel et a ete son premier protecteur. Holmboe eut l'honneur
imperissable de savoir attirer l'attention d'Abel sur les auteurs vraiment
classiques en sorte que sous son influence Euler fut le premier maitre
d'Abel comme deja il avait ete celui de Gauss. Abel serait certes parvenu
aussi loin quel qu'eut ete son point de depart mais sa vie ayant ete si
courte il etait de la plus grande importance qu'il entrat de bonne heure
en rapport avec les problemes de la science et non des livres
d'enseignement. Les secs proces-verbaux d'examen de l'ecole cathedrale
donnent la preuve touchante de l'idee qu'Holmboe se faisait de son grand
eleve. Ainsi en 1820 il a ecrit sur Abel: " Au genie le plus remarquable
il joint un gout et une ardeur insatiables pour les mathematiques et
certainement il deviendra s'il vit un grand mathematicien. " Au lieu des
trois derniers mots il y avait primitivement " le plus grand
mathematicien du monde " lesquels mots ont ete grattes. Les autres
professeurs n'ont pas ete aussi enthousiastes bien que les capacites
d'Abel se fissent sentir dans toutes les branches. Le gout du moins n'y
etait pas au meme degre. Le professeur de latin Riddervold qui devint
plus tard un homme politique notoire trouva un jour sur son pupitre cette
note: " Riddervold croit que j'ai ecrit ma composition latine il se
trompe pas mal. Abel. "

Lorsqu'en juillet 1821 Abel passa l'examen d'etudiant il etait comme
mathematicien au courant de l'education scientifique de son temps. Mais il
etait absolument sans ressources. Le pere etait mort depuis 1820 et la
mere n'avait rien a donner. La reputation d'Abel a l'ecole l'avait
heureusement precede a l'universite et des septembre 1821 il obtint une
place gratuite a la fondation universitaire de Regentsen mais est-il dit
dans une note du college academique comme ce secours ne pouvait pas etre
suffisant pour un jeune homme qui manquait de tout quelques professeurs
de l'universite s'etaient concertes pour lui procurer a leurs frais une
subvention plus complete et ainsi " conserver a la science ses rares
dispositions pour la science attention dont son assiduite au travail et
ses bonnes moeurs le rendaient d'autant plus digne ".

Bien que des paroles de regret aient ete prononcees en Norvege sur le peu
d'encouragements qu'Abel aurait recus de son pays il me semble que cela
est tres exagere. La Norvege se trouvait a un moment difficile
particulierement sous le rapport economique mais nous verrons combien
malgre cela Abel a cependant constamment trouve pendant sa courte vie
des aides qui surent le delivrer des soucis les plus graves. Ce sera
toujours l'honneur de ces aides que sans comprendre l'oeuvre d'Abel --
car il n'y a guere qu'Holmboe qui l'ait comprise et meme lui tres
incompletement -- ils comprirent du moins son genie et firent de leur
mieux pour le conserver a la science et a la patrie.

La subvention qu'Abel recut au Regentsen devait etre toutefois des plus
modestes. Un camarade Rasch qui devint professeur raconte qu'Abel etait
tellement depourvu des choses les plus necessaires qu'il possedait en
commun avec son frere et camarade de lit une unique paire de draps en
sorte que les deux freres devaient coucher sans draps lorsqu'elle etait au
blanchissage. Niels Henrik des fevrier 1822 avait demande " qu'il me
soit permis d'avoir mon frere avec moi dans ma chambre a la fondation
universitaire ". Cette piece etait occupee deja outre Abel par Jens
Smidt qui declara ne s'opposer en rien a ce que le frere d'Abel partageat
leur " chambre commune ". Ce frere etait celui qui devint pretre. Il lui
causa beaucoup de soucis tant qu'ils vecurent ensemble et aussi plus
tard. Abel put toutefois dans la pauvre chambre du Regentsen qu'il
partageait avec deux autres jeunes gens continuer ses etudes
personnelles. Il ne pouvait guere etre question d'aucun enseignement a
recevoir de l'universite. En mathematiques elle n'avait rien a lui
apprendre. En d'autres matieres il aurait ete un auditeur distrait
absorbe comme il etait par ses reveries mathematiques. On parla longtemps
du scandale qu'il causa un jour en se precipitant hors de la salle de
conferences de Sverdrup en criant: " Je la tiens " (la solution).

En juin 1822 Abel passa l'" examen philosophicum ". En 1823 il se presente
pour la premiere fois comme ecrivain et le " Magasin des sciences
naturelles " a la gloire d'avoir publie le premier travail du " Studiosus
N. H. Abel ". Il est precede d'une note de Hansteen qui s'excuse de
publier des mathematiques dans un recueil de sciences naturelles. L'annee
1823 renferme trois memoires differents. Le jugement de Bjerknes a leur
sujet: " Ils ne le signalent pas encore comme le mathematicien tres
remarquable encore moins comme le grand mathematicien " me parait une
depreciation excessive de leur merite. Tout au moins les deux derniers
memoires contiennent des apercus et des dessous extremement remarquables
bien que leur origine exacte n'ait apparu clairement qu'en ces derniers
temps. Plusieurs manuscrits rediges en norvegien sont consideres comme
datant de la meme epoque ils ont ete apres la mort d'Abel publies par
Holmboe. Abel s'y tient de meme que dans les memoires du " Magasin des
sciences naturelles " au point de vue d'Euler et de Lagrange et il est
clair qu'il n'a pas encore pris une connaissance approfondie de Cauchy.

Encore sur les bancs de l'ecole Abel s'etait attaque deja au probleme de
la solution au moyen de radicaux de l'equation generale du cinquieme
degre. La renaissance italienne avait acheve la solution des equations
generales du troisieme et du quatrieme degre et la solution de l'equation
du cinquieme degre devait tenter l'ambition de tout jeune mathematicien.
Gauss il est vrai etait deja parvenu a la conviction que cette solution
est impossible au moyen de radicaux mais il semble avoir ete loin d'en
pouvoir donner une demonstration. Abel qui ne connaissait pas l'idee de
Gauss crut avoir trouve la solution generale cherchee et un memoire a ce
sujet fut envoye par Hansteen a Degen a Copenhague avec la priere que
Degen presentat ce travail de l'eleve de l'ecole cathedrale de Kristiania
a la Societe danoise des sciences. Degen accepte la commission " avec
plaisir " en consideration de ce que le memoire montre " une capacite
exceptionnelle et des connaissances exceptionnelles " bien qu'il ne se
sente pas assure que le probleme soit reellement resolu. Cette premiere
connaissance avec Degen amena en l'ete de 1823 une visite d'Abel a
Copenhague pour laquelle 100 speciedaler (environ 560 francs) lui furent
remis par le professeur de mathematiques Rasmussen nouveau trait de
l'attention magnanime qui lui fut temoignee par les professeurs. A combien
de professeurs d'universite dans le Nord est-il arrive de prendre
l'initiative d'envoyer leur meilleur eleve a un collegue de la meme
branche dans une autre universite scandinave? A Copenhague Abel ne trouva
pas que les mathematiques fussent precisement " florissantes " et il ne
reussit pas a " decouvrir un seul etudiant qui soit un peu solide ". Degen
lui-meme etait pourtant digne du plus grand respect: " C'est un diable
d'homme il m'a montre plusieurs de ses petits memoires et ils temoignent
d'une grande finesse. "

Les dames de Copenhague -- Abel est jeune et s'interesse toujours aux
dames de meme sans doute qu'elles s'interessent a lui -- n'obtinrent
qu'un eloge limite: " Les dames de la ville sont horriblement laides et
gentilles tout de meme. "

Ce fut alors a Copenhague qu'Abel fit connaissance avec Christine Kemp
plus tard sa fiancee. Ils se rencontrerent a un bal. Abel qui
probablement la trouva " gentille " l'invita a danser mais au moment de
commencer il se trouva qu'aucun des deux ne savait. Ils se mirent a
causer et de cette conversation devait resulter par la suite l'intimite
cordiale qui est un des points lumineux de la courte vie d'Abel.

Degen avait une importante bibliotheque mathematique et Abel la mit
assidument a profit. Abel differant en cela de beaucoup d'autres
mathematiciens etait un lecteur assidu des travaux des autres. Ceci
s'applique particulierement aux premieres annees avant qu'il ne commencat
veritablement a produire. Il eut de bonne heure un sentiment assez juste
de sa propre importance pour vouloir arme d'abord du meilleur savoir de
l'epoque se presenter lui-meme comme auteur. Ainsi s'explique la haute
education universelle la large vue sur tout le terrain parcouru que nous
trouvons chez lui des les premiers debuts. Les registres des prets
d'abord de l'ecole cathedrale et ensuite de la bibliotheque de
l'universite de Kristiania montrent l'etendue de ses lectures
mathematiques et aussi avec quelle surete de jugement il s'adressait
toujours aux vieux auteurs classiques.

Les premiers memoires d'Abel sont ecrits en norvegien mais il commenca
peu apres son retour du voyage de Copenhague a ecrire en francais meme
lorsqu'il ne redigeait que pour lui-meme. Les notes d'etudes montrent qu'a
l'ecole il etait un eleve mediocre en francais. Il comprit que en
possession de tout l'essentiel des connaissances mathematiques de son
temps il etait appele a devenir le grand mathematicien devine par
Holmboe mais qu'il avait besoin pour cela d'une autre langue que la
langue maternelle et il apprit le francais vite et bien. Qu'il choisit le
francais et non le latin dont la situation comme langue de la science
bien que les principaux chefs-d'oeuvre de Gauss fussent encore ecrits en
latin deja touchait a sa fin est une preuve de plus de la surete de son
jugement. C'est aussi en francais qu'il redigea le memoire disparu
" Integration de differentielles " qui doit renfermer les premiers traits
de ses plus grandes decouvertes analytiques. Ce memoire excita
l'admiration des professeurs de Kristiania et fut envoye par le college
academique au ministere de l'Instruction publique avec cette indication
qu'un sejour a l'etranger pourrait etre utile pour l'avenir d'Abel et le
desir qu'une bourse convenable lui fut accordee. Le ministere de
l'Instruction publique sans exprimer d'opinion propre demanda l'avis du
ministere des Finances. Le ministere des Finances ou devait regner cette
conception si repandue chez les hommes d'argent que le role d'un
financier est de donner de bons conseils plutot que de l'argent ne se
contente pas de donner un avis financier mais repond qu'il trouve Abel
beaucoup trop jeune pour etre deja envoye a l'etranger et qu'il serait
meilleur pour lui de recevoir une bourse d'une annee afin de pouvoir se
developper a l'universite nationale dans les langues et autres sciences
accessoires. Le ministere etait en etat de fournir les moyens. Le
ministere de l'Instruction publique demande alors au college academique
son opinion sur la proposition du ministere des Finances. Le college
academique se rend et explique qu'Abel est certainement deja assez avance
en humanites et que toutefois peut-etre il pourrait etre utile pour lui
de rester encore quelques annees a l'universite et de consacrer ces
annees " a une etude plus approfondie des langues savantes ".
Naturellement le temps des langues savantes comme langues de la science
etait passe Abel le savait mais comment un pareil fait aurait-il pu etre
connu du college academique? Les colleges academiques en sont restes au
meme point beaucoup plus tard. M. Stoermer a eu le merite de mettre au
jour cet echange de notes empreintes de ridicule et lamentables: il
suffit de songer que ceci avait lieu en l'an de grace 1824 l'annee meme
ou Abel age de vingt-deux ans est devenu d'un coup le plus grand penseur
que le Nord eut produit jusqu'alors le plus grand fils de sa patrie et
l'un des premiers mathematiciens de tous les temps et de tous les pays:
ceci apparaissait probablement deja dans le memoire sur les
differentielles mais de facon certaine dans son memoire compose la meme
annee: " Memoire sur les equations algebriques ou on demontre
l'impossibilite de la resolution de l'equation generale du cinquieme
degre. "

Il est hors de doute qu'Abel avait trouve bien vite la faute qui se
trouvait dans son travail d'ecolier cette solution de l'equation du
cinquieme degre qui avait tant interesse Degen; mais au lieu d'abandonner
le probleme comme desespere il s'attaqua avec l'intrepidite
imperturbable de la jeunesse a la tache que les forces d'un Gauss
n'avaient pu maitriser a celle de trancher si le probleme etait
decidement soluble s'il est decidement possible de resoudre l'equation du
cinquieme degre au moyen de radicaux. La reponse fut negative et la
demonstration d'Abel pourrait etre consideree comme le fondement meme de
l'algebre apres lui. Le memoire parut en tirages a part d'une demi-
feuille et pour economiser sur la depense d'impression couverte par
Abel lui-meme avec la redaction la plus concise et sous la forme la plus
pauvre. Il fut publie par la meme maison qui plus tard donna les deux
magnifiques editions des oeuvres completes d'Abel.

Les annees 1824 et 1825 furent consacrees a un travail sans repit. Les
manuscrits qui datent de cette epoque et qui furent publies plus tard
sont tous de la plus haute importance et contiennent la preuve suffisante
que les grandes lignes d'a peu pres toutes les plus grandes decouvertes
d'Abel etaient alors deja etablies. Il raisonnait sans doute a ce moment
comme sur les bancs de l'ecole lorsqu'il s'agissait de la composition
latine de Riddervold et parmi les " sciences accessoires " il n'y avait
guere que le francais auquel il accordat quelque attention. Vers l'automne
de 1825 le desir de voyager le reprit fortement et il demanda lui-meme
alors une bourse de voyage de deux ans. Il dit dans sa petition:

Des mes premieres annees d'ecole j'ai etudie les mathematiques avec
grand plaisir et j'ai continue cette etude pendant les deux premieres
annees que j'ai passees a l'Universite. Mes progres non sans succes
ont amene le conseil academique a me recommander pour la subvention
qu'il a plu gracieusement a Votre Majeste de m'accorder sur le Tresor
pour que je puisse continuer mes etudes a l'Universite norvegienne et
en meme temps cultiver davantage les langues savantes. Depuis lors
j'ai du mieux que j'ai pu conjointement aux sciences mathematiques
etudie les langues anciennes et modernes parmi ces dernieres
particulierement le francais. Apres m'etre ainsi efforce grace aux
ressources actuelles dans le pays de me rapprocher du but assigne il
me serait extremement utile par un sejour a l'etranger pres de
plusieurs universites surtout a Paris ou il se trouve aujourd'hui
tant de mathematiciens eminents d'apprendre a connaitre les
productions les plus recentes de la science et de profiter des
indications des hommes qui l'ont portee de notre temps a une si grande
hauteur. J'ose donc en raison de ce qui precede et des attestations
ci-jointes de mes superieurs prier tres humblement Votre Majeste
qu'il me soit accorde gracieusement une bourse de voyage de 600
species (3.360 francs) d'argent par an pour continuer pendant deux
ans a Paris et a Gottingen a cultiver les sciences mathematiques.

Hansteen ajoute sa recommandation a la petition d'Abel:

... Pendant le temps qu'il a ainsi et surtout grace a la subvention
de Votre Majeste passe a l'Universite il a dans plusieurs memoires
publies dans _le Magasin pour les Sciences physiques et naturelles_
qui est edite ici et plus encore par un travail plus important non
encore imprime relatif a un perfectionnement de methode dans le
calcul integral donne des preuves d'une ardeur et d'une puissance de
travail rares en meme temps que de capacites exceptionnelles. Son
caractere et sa moralite meritent un eloge egal ce dont j'ai eu
occasion de me convaincre par mes relations personnelles avec lui.
Comme quelques indications des hommes les plus eminents dans une
science ont souvent plus d'influence que la lecture prolongee des
livres je crois qu'un sejour de deux ans parmi les mathematiciens les
plus eminents de notre temps serait pour M. le candidat [Note:
Titre qui designe l'etudiant ayant passe _l'examen philosophicum_.]
Abel extremement profitable et que la patrie dans ces conditions
aura l'espoir le plus fonde de gagner en lui un savant dont elle aura
honneur et profit.

Par une resolution royale du 27 aout 1825 la demande d'Abel fut accordee.
Il y a peu d'actes gouvernementaux dans l'histoire des pays scandinaves
dont les consequences aient ete plus grandes pour la science.

Bjerknes decrit de la maniere suivante l'aspect exterieur d'Abel
lorsqu'il quitta son pays:

Abel avait des traits reguliers on peut meme dire vraiment beaux; son
regard et ses yeux etaient d'une beaute peu commune; mais un teint
pale sans fraicheur et sans eclat ternissait l'agrement de sa
figure. On etait frappe de la conformation particuliere de la tete
avec son ovale saillant; le crane fortement developpe semblait
temoigner d'une intelligence extraordinaire. Sur son front haut et
...



 

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