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CONTES A NINON CONTES A NINON EMILE ZOLA Sergio Cangiano Carlo Traverso Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Biblioth?que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. ?MILE ZOLA CONTES ? NINON TABLE DES MATI?RES A NINON SIMPLICE LE CARNET DE DANSE CELLE QUI M'AIME LA F?E AMOUREUSE LE SANG LES VOLEURS ET L'?NE SOEUR-DES-PAUVRES AVENTURES DU GRAND SIDOINE ET DU PETIT M?D?RIC I. Mes h?ros II. Ils se mettent en campagne III. L?ger aper?u sur les momies IV. Les poings de Sidoine V. Le discours de M?d?ric VI. M?d?ric mange des m?res VII. O? Sidoine devient bavard. VIII. L'aimable Primev?re reine du royaume des Heureux. IX. O? M?d?ric vulgarise la G?ographie l'Astronomie l'Histoire la Th?ologie la Philosophie les Sciences exactes les Sciences naturelles et autres menues Sciences. X. De diverses rencontres ?tranges et impr?vues que firent Sidoine et M?d?ric. XI. Une ?cole mod?le. XII. Morale. A NINON Les voici donc mon amie ces libres r?cits de notre jeune ?ge que je t'ai cont?s dans les campagnes de ma ch?re Provence et que tu ?coutais d'une oreille attentive en suivant vaguement du regard les grandes lignes bleues des collines lointaines. Les soirs de mai ? l'heure o? la terre et le ciel s'an?antissaient avec lenteur dans une paix supr?me je quittais la ville et gagnais les champs: les coteaux arides couverts de ronces et de gen?vriers; ou bien les bords de la petite rivi?re ce torrent de d?cembre si discret aux beaux jours; ou encore un coin perdu de la plaine ti?de des embrasements de midi vastes terrains jaunes et rouges plant?s d'amandiers aux branches maigres de vieux oliviers grisonnants et de vignes laissant tra?ner sur le sol leurs ceps entrelac?s. Pauvre terre dess?ch?e elle flamboie au soleil grise et nue entre les prairies grasses de la Durance et les bois d'orangers du littoral. Je l'aime pour sa beaut? ?pre ses roches d?sol?es ses thyms et ses lavandes. Il y a dans celle vall?e st?rile je ne sais quel air br?lant de d?solation: un ?trange ouragan de passion semble avoir souffl? sur la contr?e; puis un grand accablement s'est fait et les campagnes ardentes encore se sont comme endormies dans un dernier d?sir. Aujourd'hui au milieu de mes for?ts du Nord lorsque je revois en pens?e ces poussi?res et ces cailloux je me sens un amour profond pour cette patrie s?v?re qui n'est pas la mienne. Sans doute l'enfant rieur et les vieilles roches chagrines s'?taient autrefois pris de tendresse; et maintenant l'enfant devenu homme d?daigne les pr?s humides les verdures noy?es amoureux des grandes routes blanches et des montagnes br?l?es o? son ?me fra?che de ses quinze ans a r?v? ses premiers songes. Je gagnais les champs. L? au milieu des terres labour?es ou sur les dalles des coteaux lorsque je m'?tais couch? ? demi perdu dans cette paix qui tombait des profondeurs du ciel je te trouvais en tournant la t?te mollement couch?e ? ma droite pensive le menton dans la main me regardant de tes grands yeux. Tu ?tais l'ange de mes solitudes mon bon ange gardien que j'apercevais pr?s de moi quelle que f?t ma retraite; tu lisais dans mon coeur mes secrets d?sirs tu t'asseyais partout ? mon c?t? ne pouvant ?tre o? je n'?tais pas. Aujourd'hui j'explique ainsi ta pr?sence de chaque soir. Autrefois sans jamais le voir venir je n'avais point d'?tonnement ? rencontrer sans cesse tes clairs regards: je te savais fid?le toujours en moi. Ma ch?re ?me tu me rendais plus douces les tristesses des soir?es m?lancoliques. Tu avais la beaut? d?sol?e de ces collines leur p?leur de marbre rougissante aux derniers baisers du soleil. Je ne sais quelle pens?e ?ternelle ?levait ton front et grandissait tes yeux. Puis lorsqu'un sourire passait sur tes l?vres paresseuses on e?t dit dans la jeunesse et la splendeur soudaine de ton visage ce rayon de mai qui fait monter toutes fleurs et toutes verdures de cette terre fr?missante fleurs et verdures d'un jour que br?lent les soleils de juin. Il existait entre toi et les horizons de secr?tes harmonies qui me faisaient aimer les pierres des sentiers. La petite rivi?re avait ta voix; les ?toiles ? leur lever regardaient de ton regard; toutes choses autour de moi souriaient de ton sourire. Et toi donnant ta gr?ce ? cette nature tu en prenais les s?v?rit?s passionn?es. Je vous confondais l'une avec l'autre. A te voir j'avais conscience de son ciel libre et lorsque mes yeux interrogeaient la vall?e je retrouvais tes lignes souples et fortes dans les ondulations des terrains. C'est ? vous comparer ainsi que je me mis ? vous aimer follement toutes deux ne sachant laquelle j'adorais davantage de ma ch?re Provence ou de ma ch?re Ninon. Chaque matin mon amie je me sens des besoins nouveaux de te remercier des jours d'autrefois. Tu fus charitable et douce de m'aimer un peu et de vivre en moi; dans cet ?ge o? le coeur souffre d'?tre seul tu m'apportas ton coeur pour ?pargner au mien toute souffrance. Si tu savais combien de pauvres ?mes meurent aujourd'hui de solitude! Les temps sont durs ? ces ?mes faites d'amour. Moi je n'ai pas connu ces mis?res. Tu m'as pr?sent? ? toute heure un visage de femme ? adorer; tu as peupl? mon d?sert te m?lant ? mon sang vivante dans ma pens?e. Et moi perdu en ces amours profondes j'oubliais te sentant en mon ?tre. La joie supr?me de notre hymen me faisait traverser en paix cette rude contr?e des seize ans o? tant de mes compagnons ont laiss? des lambeaux de leurs coeurs. Cr?ature ?trange aujourd'hui que tu es loin de moi et que je puis voir clair en mon ?me je trouve un ?pre plaisir ? ?tudier pi?ce ? pi?ce nos amours. Tu ?tais femme belle et ardente et je t'aimais en ?poux. Puis je ne sais comment parfois tu devenais une soeur sans cesser d'?tre une amante; alors je t'aimais en amant et en fr?re ? la fois avec toute la chastet? de l'affection tout l'emportement du d?sir. D'autres fois je trouvais en toi un compagnon une robuste intelligence d'homme et toujours aussi une enchanteresse une bien-aim?e dont je couvrais le visage de baisers tout en lui en serrant la main en vieux camarade. Dans la folie de ma tendresse je donnais ton beau corps que j'aimais tant ? chacune de mes affections. Songe divin qui me faisait adorer en toi chaque cr?ature corps et ?me de toute ma puissance en dehors du sexe et du sang. Tu contentais ? la fois les ardeurs de mon imagination les besoins de mon intelligence. Ainsi tu r?alisais le r?ve de l'ancienne Gr?ce l'amante faite homme aux exquises ?l?gances de forme ? l'esprit viril digne de science et de sagesse. Je t'adorais de tous mes amours toi qui suffisais ? mon ?tre toi dont la beaut? innomm?e m'emplissait de mon r?ve. Lorsque je sentais en moi ton corps souple ton doux visage d'enfant ta pens?e faite de ma pens?e je go?tais dans son plein cette volupt? inou?e vainement cherch?e aux anciens ?ges de poss?der une cr?ature par tous les nerfs de ma chair toutes les affections de mon coeur toutes les facult?s de mon intelligence. Je gagnais les champs. Couch? sur la terre appuyant ta t?te sur ma poitrine je te parlais pendant de longues heures le regard perdu dans l'immensit? bleue de tes yeux. Je te parlais insoucieux de mes paroles selon mon caprice du moment. Parfois me penchant vers toi comme pour te bercer je m'adressais ? une petite fille na?ve qui ne veut point dormir et que l'on endort avec de belles histoires le?ons de charit? et de sagesse; d'autres fois mes l?vres sur tes l?vres je contais ? une bien-aim?e les amours des f?es ou les tendresses charmantes de deux jeunes amants; plus souvent encore les jours o? je souffrais de la sotte m?chancet? de mes compagnons et ces jours-l? r?unis ont fait les ann?es de ma jeunesse je te prenais la main l'ironie aux l?vres le doute et la n?gation au coeur me plaignant ? un fr?re des mis?res de ce monde dans quelque conte d?solant satire pleine de larmes. Et toi te pliant ? mes caprices tout en restant femme et ?pouse tu ?tais tour ? tour petite fille na?ve bien-aim?e fr?re consolateur. Tu entendais chacun de mes langages. Sans jamais r?pondre tu m'?coutais me laissant lire dans tes yeux les ?motions les gaiet?s et les tristesses de mes r?cits. Je t'ouvrais mon ?me toute large d?sireux de ne rien cacher. Je ne te traitais point comme ces amantes communes auxquelles les amants mesurent leurs pens?es: je me donnais entier sans jamais veiller ? mes discours. Aussi quels longs bavardages quelles histoires ?tranges filles du r?ve! quels r?cits d?cousus o? l'invention s'en allait au hasard et dont les seuls ?pisodes supportables ?taient les baisers que nous ?changions! Si quoique passant nous e?t ?pi?s le soir au pied de nos rochers je ne sais quelle singuli?re figure il e?t faite ? entendre mes paroles libres et ? te voir les comprendre ma petite fille na?ve ma bien-aim?e mon fr?re consolateur. H?las! ces beaux soirs ne sont plus. Un jour est venu o? j'ai d? vous quitter toi et les champs de Provence. Te souviens-tu mon beau r?ve nous nous sommes dit adieu par une soir?e d'automne au bord de la petite rivi?re. Les arbres d?pouill?s rendaient les horizons plus vastes et plus mornes; la campagne ? cette heure avanc?e couverte de feuilles s?ches humide des premi?res pluies s'?tendait noire avec de grandes taches jaunes comme un immense tapis de bure. Au ciel les derniers rayons s'effa?aient et du levant montait la nuit mena?ante de brouillards nuit sombre que devait suivre une aube inconnue. Il en ?tait de ma vie comme de ce ciel d'automne; l'astre de ma jeunesse venait de dispara?tre la nuit de l'?ge montait me gardant je ne savais quel avenir. Je me sentais des besoins cuisants de r?alit?; je me trouvais las du songe las du printemps las de toi ma ch?re ?me qui ?chappais ? mes ?treintes et ne pouvais devant mes larmes que me sourire avec tristesse. Nos amours divines ?taient bien finies; elles avaient comme toutes choses v?cu leur saison. C'est alors voyant que tu te mourais en moi que j'allai au bord de la petite rivi?re dans la campagne moribonde te donner mes baisers du d?part. Oh! l'amoureuse et triste soir?e! Je te baisai ma blanche mourante j'essayai une derni?re fois de te rendre la vie puissante de les beaux jours; je ne pus car j'?tais moi-m?me ton bourreau. Tu montas en moi plus haut que le corps plus haut que le coeur et tu ne fus plus qu'un souvenir. Voici bient?t sept ans que je t'ai quitt?e. Depuis le jour des adieux dans mes joies et dans mes chagrins j'ai souvent ?cout? ta voix la voix caressante d'un souvenir qui me demandait les contes de nos soir?es de Provence. Je ne sais quel ?cho de nos roches sonores r?pond dans mon coeur. Toi que j'ai laiss?e loin de moi tu m'adresses de ton exil des pri?res si touchantes qu'il me semble les entendre tout au fond de mon ?tre. Ce doux fr?missement que laissent en nous les volupt?s pass?es m'invite ? c?der ? tes d?sirs. Pauvre ombre disparue si je dois te consoler par mes vieilles histoires dans les solitudes o? vivent les chers fant?mes de nos songes ?vanouis je sens combien moi-m?me je trouverai d'apaisement ? m'?couter te parler comme aux jours de notre jeune ?ge. J'accueille tes pri?res je vais reprendre un ? un les contes de nos amours non pas tous car il en est qui ne sauraient ?tre dits une seconde fois le soleil ayant fan? d?s leur naissance ces fleurs d?licates trop divinement simples pour le grand jour; mais ceux de vie plus robuste et dont la m?moire humaine cette grossi?re machine peut garder le souvenir. H?las! je crains de me pr?parer ici de grands chagrins. C'est violer le secret de nos tendresses que de confier nos causeries au vent qui passe et les amants indiscrets sont punis en ce monde par l'indiff?rente froideur de leurs confidents. Une esp?rance me reste: c'est qu'il ne se trouvera pas une seule personne en ce pays qui ait la tentation de lire nos histoires. Noire si?cle est vraiment bien trop occup? pour s'arr?ter aux causeries de deux amants inconnus. Mes feuilles volantes passeront sans bruit dans la foule et te parviendront vierges encore. Ainsi je puis ?tre fou tout ? mon aise; je puis comme autrefois aller ? l'aventure insoucieux des sentiers. Toi seule me liras je sais avec quelle indulgence. Et maintenant Ninon j'ai satisfait tes voeux. Voici mes contes. N'?l?ve plus la voix en moi cette voix du souvenir qui fait monter des larmes ? mes yeux. Laisse en paix mon coeur qui a besoin de repos ne viens plus dans mes jours de lutte m'attrister en me rappelant nos paresseuses nuits. S'il te faut une promesse je m'engage ? t'aimer encore plus tard lorsque j'aurai vainement cherch? d'autres ma?tresses en ce monde et que j'en reviendrai ? mes premi?res amours. Alors je regagnerai la Provence je te retrouverai au bord de la petite rivi?re. L'hiver sera venu un hiver triste et doux avec un ciel clair et une terre pleine des esp?rances de la moisson future. Va nous nous adorerons toute une saison nouvelle; nous reprendrons nos soir?es paisibles dans les campagnes aim?es; nous ach?verons notre r?ve. Attends-moi ma ch?re ?me vision fid?le amante de l'enfant et du vieillard. ?MILE ZOLA. 1er octobre 1864. CONTES A NINON SIMPLICE I Il y avait autrefois--?coute bien Ninon je tiens ce r?cit d'un vieux p?tre--il y avait autrefois dans une ?le que la mer a depuis longtemps engloutie un roi et une reine qui avaient un fils. Le roi ?tait un grand roi: son verre ?tait le plus profond de son empire; son ?p?e la plus lourde; il tuait et buvait royalement. La reine ?tait une belle reine: elle usait tant de fard qu'elle n'avait gu?re plus de quarante ans. Le fils ?tait un niais. Mais un niais de la plus grosse esp?ce disaient les gens d'esprit du royaume. A seize ans il fut emmen? en guerre par le roi: il s'agissait d'exterminer certaine nation voisine qui avait le grand tort de poss?der un territoire. Simplice se comporta comme un sot: il sauva du carnage deux douzaines de femmes et trois douzaines et demie d'enfants; il faillit pleurer ? chaque coup d'?p?e qu'il donna; enfin la vue du champ de bataille souill? de sang et encombr? de cadavres lui mit une telle piti? au coeur qu'il n'en mangea pas de trois jours. C'?tait un grand sot Ninon comme tu vois. A dix-sept ans il dut assister ? un festin donn? par son p?re ? tous les grands gosiers du royaume. L? encore il commit sottise sur sottise. Il se contenta de quelques bouch?es parlant peu ne jurant point. Son verre risquant de rester toujours plein devant lui le roi pour sauvegarder la dignit? de la famille se vit forc? de le vider de temps ? autre en cachette. A dix-huit ans comme le poil lui poussait au menton il fut remarqu? par une dame d'honneur de la reine. Les dames d'honneur sont terribles Ninon. La n?tre ne voulait rien moins que se faire embrasser par le jeune prince. Le pauvre enfant n'y songeait gu?re; il tremblait fort lorsqu'elle lui adressait la parole et se sauvait d?s qu'il apercevait le bord de ses jupes dans les jardins. Son p?re qui ?tait un bon p?re voyait tout et riait dans sa barbe. Mais comme la dame courait plus fort et que le baiser n'arrivait pas il rougit d'avoir un tel fils et donna lui-m?me le baiser demand? toujours pour sauvegarder la dignit? de sa race. --Ah! le petit imb?cile! disait ce grand roi qui avait de l'esprit. II Ce fut ? vingt ans que Simplice devint compl?tement idiot. Il rencontra une for?t et tomba amoureux. Dans ces temps anciens on n'embellissait point encore les arbres ? coups de ciseaux et la mode n'?tait pas de semer le gazon ni de sabler les all?es. Les branches poussaient comme elles l'entendaient; Dieu seul se chargeait de mod?rer les ronces et de m?nager les sentiers. La for?t que Simplice rencontra ?tait un immense nid de verdure des feuilles et encore des feuilles des charmilles imp?n?trables coup?es par de majestueuses avenues. La mousse ivre de ros?e s'y livrait ? une d?bauche de croissance; les ?glantiers allongeant leurs bras flexibles se cherchaient dans les clairi?res pour ex?cuter des danses folles autour des grands arbres; les grands arbres eux-m?mes tout en restant calmes et sereins tordaient leur pied dans l'ombre et montaient en tumulte baiser les rayons d'?t?. L'herbe verte croissait au hasard sur les branches comme sur le sol; la feuille embrassait le bois tandis que dans leur h?te de s'?panouir p?querettes et myosotis se trompant parfois fleurissaient sur les vieux troncs abattus. Et toutes ces branches toutes ces herbes toutes ces fleurs chantaient; toutes se m?laient se pressaient pour babiller plus ? l'aise pour se dire tout bas les myst?rieuses amours des corolles. Un souffle de vie courait au fond des taillis t?n?breux donnant une voix ? chaque brin de mousse dans les ineffables concerts de l'aurore et du cr?puscule. C'?tait la f?te immense du feuillage. Les b?tes ? bon Dieu les scarab?es les libellules les papillons tous les beaux amoureux des haies fleuries se donnaient rendez-vous aux quatre coins du bois. Ils y avaient ?tabli leur petite r?publique; les sentiers ?taient leurs sentiers; les ruisseaux leurs ruisseaux; la for?t leur for?t. Ils se logeaient commod?ment au pied des arbres sur les branches basses dans les feuilles s?ches vivaient l? comme chez eux tranquillement et par droit de conqu?te. Ils avaient d'ailleurs en bonnes gens abandonn? les hautes branches aux fauvettes et aux rossignols. La for?t qui chantait d?j? par ses branches par ses feuilles par ses fleurs chantait encore par ses insectes et par ses oiseaux. III Simplice devint en peu de jours un vieil ami de la for?t. Ils bavard?rent si follement ensemble qu'elle lui enleva le peu de raison qui lui restait. Lorsqu'il la quittait pour venir s'enfermer entre quatre murs s'asseoir devant une table se coucher dans un lit il demeurait tout songeur. Enfin un beau matin il abandonna soudain ses appartements et alla s'installer sous les feuillages aim?s. L? il se choisit un immense palais. Son salon fut une vaste clairi?re ronde d'environ mille toises de surface. De longues draperies vert sombre en ornaient le pourtour; cinq cents colonnes flexibles soutenaient sous le plafond un voile de dentelle couleur d'?meraude; le plafond lui-m?me ?tait un large d?me de satin bleu changeant sem? de clous d'or. Pour chambre ? coucher il eut un d?licieux boudoir plein de myst?re et de fra?cheur. Le plancher ainsi que les murs en ?taient cach?s sous de moelleux lapis d'un travail inimitable. L'alc?ve creus?e dans le roc par quelque g?ant avec des parois de marbre rose et un sol de poussi?re de rubis. Il eut aussi sa chambre de bains une source d'eau vive une baignoire de cristal perdue dans un bouquet de fleurs. Je ne te parlerai pas Ninon des mille galeries qui se croisaient dans le palais ni des salles de danse et de spectacle ni des jardins. C'?tait une de ces royales demeures comme Dieu sait en b?tir. Le prince put d?sormais ?tre un sot tout ? son aise. Son p?re le crut chang? en loup et chercha un h?ritier plus digne du tr?ne. IV Simplice fut tr?s-occup? les jours qui suivirent son installation. Il lia connaissance avec ses voisins le scarab?e de l'herbe et le papillon de l'air. Tous ?taient de bonnes b?tes ayant presque autant d'esprit que les hommes. Dans les commencements il eut quelque peine ? comprendre leur langage; mais il s'aper?ut bient?t qu'il devait s'en prendre ? son ?ducation premi?re. Il se conforma vite ? la concision de la langue des insectes. Un son finit par lui suffire comme ? eux pour d?signer cent objets diff?rents suivant l'inflexion de la voix et la tenue de la note. De sorte qu'il alla se d?shabituant de parler la langue des hommes si pauvre dans sa richesse. Les fa?ons d'?tre de ses nouveaux amis le charm?rent. Il s'?merveilla surtout de leur mani?re de juger les rois qui est celle de ne point en avoir. Enfin il se sentit ignorant aupr?s d'eux et prit la r?solution d'aller ?tudier ? leurs ?coles. Il fut plus discret dans ses rapports avec les mousses et les aub?pines. Comme il ne pouvait encore saisir les paroles du brin d'herbe et de la fleur cette impuissance jetait beaucoup de froid dans leurs relations. Somme toute la for?t ne le vit pas d'un mauvais oeil. Elle comprit que c'?tait l? un simple d'esprit et qu'il vivrait en bonne intelligence avec les b?tes. On ne se cacha plus de lui. Souvent il lui arrivait de surprendre au fond d'une all?e un papillon chiffonnant la collerette d'une marguerite. Bient?t l'aub?pine vainquit sa timidit? jusqu'? donner des le?ons au jeune prince. Elle lui apprit amoureusement le langage des parfums et des couleurs. D?s lors chaque matin les corolles empourpr?es saluaient Simplice ? son lever; la feuille verte lui contait les cancans de la nuit le grillon lui confiait tout bas qu'il ?tait amoureux fou de la violette. Simplice s'?tait choisi pour bonne amie une libellule dor?e au fin corsage aux ailes fr?missantes. La ch?re belle se montrait d'une d?sesp?rante coquetterie: elle se jouait semblait l'appeler puis fuyait lestement sous sa main. Les grands arbres qui voyaient ce man?ge la tan?aient vertement et graves disaient entre eux qu'elle ferait une mauvaise fin. V Simplice devint subitement inquiet. ...
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