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POIL DE CAROTTE POIL DE CAROTTE JULES RENARD --Mais maman j'ai peur aussi moi. --Comment? Repond madame Lepic un grand gars comme toi! C'est pour rire. Depechez-vous s'il te plait! --On le connait; il est hardi comme un bouc dit sa soeur Ernestine. --Il ne craint rien ni personne dit Felix son grand frere. Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte et honteux d'en etre indigne il lutte deja contre sa couardise. Pour l'encourager definitivement sa mere lui promet une gifle. --Au moins eclairez-moi dit-il. Madame Lepic hausse les epaules Felix sourit avec mepris. Seule pitoyable Ernestine prend une bougie et accompagne petit frere jusqu'au bout du corridor. --Je t'attendrai la dit-elle. Mais elle s'enfuit tout de suite terrifiee parce qu'un fort coup de vent fait vaciller la lumiere et l'eteint. Poil de Carotte les fesses collees les talons plantes se met a trembler dans les tenebres. Elles sont si epaisses qu'il se croit aveugle. Parfois une rafale l'enveloppe comme un drap glace pour l'emporter. Des renards des loups meme ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts sur sa joue? Le mieux est de se precipiter au juger vers les poules la tete en avant afin de trouer l'ombre. Tatonnant il saisit le crochet de la porte. Au bruit de ses pas les poules effarees s'agitent en gloussant sur leur perchoir. Poil de Carotte leur crie: --Taisez-vous donc c'est moi! Ferme la porte et se sauve les jambes les bras comme ailes. Quand il rentre haletant fier de lui dans la chaleur et la lumiere il lui semble qu'il echange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vetement neuf et leger. Il sourit se tient droit dans son orgueil attend les felicitations et maintenant hors de danger cherche sur le visage de ses parents la trace des inquietudes qu'ils ont eues. Mais grand frere Felix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur lecture et madame Lepic lui dit de sa voix naturelle: --Poil de Carotte tu iras les fermer tous les soirs. Les Perdrix Comme a l'ordinaire M. Lepic vide sur la table sa carnassiere. Elle contient deux perdrix. Grand frere Felix les inscrit sur une ardoise pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur Ernestine depouille et plume le gibier. Quant a Poil de Carotte il est specialement charge d'achever les pieces blessees. Il doit ce privilege a la durete bien connue de son coeur sec. Les deux perdrix s'agitent remuent le col. Madame Lepic: Qu'est-ce que tu attends pour les tuer? Poil de Carotte: Maman j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise a mon tour. Madame Lepic: L'ardoise est trop haute pour toi. Poil de Carotte: Alors j'aimerais autant les plumer. Madame Lepic: Ce n'est pas l'affaire des hommes. Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les indications d'usage: --Serre-les la tu sais bien au cou a rebrousse-plume. Une piece dans chaque main derriere son dos il commence. Monsieur Lepic: Deux a la fois matin! Poil de Carotte: C'est pour aller plus vite. Madame Lepic: Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans tu savoures ta joie. Les perdrix se defendent convulsives et les ailes battantes eparpillent leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il etranglerait plus aisement d'une main un camarade. Il les met entre ses deux genoux pour les contenir et tantot rouge tantot blanc en sueur la tete haute afin de ne rien voir il serre plus fort. Elles s'obstinent. Pris de la rage d'en finir il les saisit par les pattes et leur cogne la tete sur le bout de son soulier. --Oh! le bourreau! le bourreau! s'ecrient grand frere Felix et soeur Ernestine. --Le fait est qu'il raffine dit madame Lepic. Les pauvres betes! je ne voudrais pas etre a leur place entre ses griffes. M. Lepic un vieux chasseur pourtant sort ecoeure. --Voila! dit Poil de Carotte en jetant les perdrix mortes sur la table. Madame Lepic les tourne les retourne. Des petits cranes brises du sang coule un peu de cervelle. --Il etait temps de les lui arracher dit-elle. Est-ce assez cochonne? Grand Felix dit: --C'est positif qu'il ne les a pas reussies comme les autres fois. C'est le Chien M. Lepic et soeur Ernestine accoudes sous la lampe lisent l'un le journal l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote grand frere Felix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle des choses. Tout a coup Pyrame qui dort sous le paillasson pousse un grognement sourd. --Chtt! fait M. Lepic. Pyrame grogne plus fort. --Imbecile! dit madame Lepic. Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame Lepic porte la main a son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers les dents serrees. Grand frere Felix jure et bientot one s'entend plus. --Veux-tu te taire sale chien! Tais-toi donc bougre! Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe de son journal puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre le nez bas par peur des coups et on dirait que rageur la gueule heurtant le paillasson il casse sa voix en eclats. La colere suffoque les Lepic. Ils s'acharnent debout contre le chien couche qui leur tient tete. Les vitres crissent le tuyau du poele chevrote et soeur Ernestine meme jappe. Mais Poil de Carotte sans qu'on le lui ordonne est alle voir ce qu'il y a. Un cheminot attarde passe dans la rue peut-etre et rentre tranquillement chez lui a moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour voler. Poil de Carotte par le long corridor noir s'avance les bras tendus vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas mais il n'ouvre pas la porte. Autrefois il s'exposait sortait dehors et sifflant chantant tapant du pied il s'efforcait d'effrayer l'ennemi. Aujourd'hui il triche. Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et tourne autour de la maison en gardien fidele il les trompe et reste colle derriere la porte. Un jour il se fera pincer mais depuis longtemps sa ruse lui reussit. Il na peur que d'eternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il leve les yeux il apercoit par une petite fenetre au-dessus de la porte trois ou quatre etoiles dont l'etincelante purete le glace. Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge trop. Les soupcons s'eveilleraient. De nouveau il secoue avec ses mains freles le lourd verrou qui grince dans les crampons rouilles et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge. A ce tapage qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! Chatouille au creux du dos il court vite rassurer sa famille. Or comme la derniere fois pendant son absence Pyrame s'est tu les Lepic calmes ont repris leurs places inamovibles et quoiqu'on ne lui demande rien Poil de Carotte dit tout de meme par habitude --C'est le chien qui revait. Le Cauchemar Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le derangent lui prennent son lit et l'obligent a coucher avec sa mere. Or si le jour il possede tous les defauts la nuit il a principalement celui de ronfler. Il ronfle expres sans aucun doute. La grande chambre glaciale meme en aout contient deux lits. L'un est celui de M. Lepic et dans l'autre Poil de Carotte va reposer a cote de sa mere au fond. Avant de s'endormir il toussote sous le drap pour deblayer sa gorge. Mais peut-etre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchees. Il s'exerce a ne point respirer trop fort. Mais des qu'il dort il ronfle. C'est comme une passion. Aussitot madame Lepic lui entre deux ongles jusqu'au sang dans le plus gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen. Le cri de Poil de Carotte reveille brusquement M. Lepic qui demande: --Qu'est-ce que tu as? --Il a le cauchemar dit madame Lepic. Et elle chantonne a la maniere des nourrices un air berceur qui semble indien. Du front des genoux poussant le mur comme s'il voulait l'abattre les mains plaquees sur les fesses pour parer le pincon qui va venir au premier appel des vibrations sonores Poil de Carotte se rendort dans le grand lit ou il repose a cote de sa mere au fond. Sauf votre Respect Peut-on doit-on le dire? Poil de Carotte a l'age ou les autres communient blancs de coeur et de corps est reste malpropre. Une nuit il a trop attendu n'osant demander. Il esperait au moyen de tortillements gradues calmer le malaise. Quelle pretention! Une autre nuit il s'est reve commodement installe contre une borne a l'ecart puis il a fait dans des draps tout innocent bien endormi. Il s'eveille. Pas plus de borne pres de lui qu'a son etonnement! Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie calme indulgente maternelle. Et meme le lendemain matin comme un enfant gate Poil de Carotte dejeune avant de se lever. Oui on lui apporte sa soupe au lit une soupe soignee ou madame Lepic avec une palette de bois en a delaye un peu oh! tres peu. A son chevet grand frere Felix et soeur Ernestine observent Poil de Carotte d'un air sournois prets a eclater de rire au premier signal. Madame Lepic petite cuilleree par petite cuilleree donne la becquee a son enfant. Du coin de l'oeil elle semble dire a grand frere Felix et a soeur Ernestine: --Attention! preparez-vous! --Oui maman. Par avance ils s'amusent des grimaces futures. On aurait du inviter quelques voisins. Enfin madame Lepic avec un dernier regard aux aines comme pour leur demander: --Y etes-vous? leve lentement lentement la derniere cuilleree l'enfonce jusqu'a la gorge dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte le bourre le gave et lui dit a la fois goguenarde et degoutee: --Ah! ma petite salissure tu en as mange tu en as mange et de la tienne encore de celle d'hier. --Je m'en doutais repond simplement Poil de Carotte sans faire la figure esperee. Il s'y habitue et quand on s'habitue a une chose elle finit par n'etre plus drole du tout. Le Pot I Comme il lui est arrive deja plus d'un malheur au lit Poil de Carotte a bien soin de prendre ses precautions chaque soir. En ete c'est facile. A neuf heures quand madame Lepic l'envoie se coucher Poil de Carotte fait volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille. L'hiver la promenade devient une corvee. Il a beau prendre des que la nuit tombe et qu'il ferme les poules une premiere precaution il ne peut esperer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dine on veille neuf heures sonnent il y a longtemps que c'est la nuit et la nuit va durer encore une eternite. Il faut que Poil de Carotte prenne une deuxieme precaution. Et ce soir comme tous les soirs il s'interroge. --Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie? D'ordinaire il se repond "oui" soit que sincerement il ne puisse reculer soit que la lune l'encourage par son eclat. Quelquefois M. Lepic et grand frere Felix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la necessite ne l'oblige pas toujours a s'eloigner de la maison jusqu'au fosse de la rue presque en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrete au bas de l'escalier; c'est selon. Mais ce soir la pluie crible les carreaux le vent a eteint les etoiles et les noyers ragent dans les pres. --Ca se trouve bien conclut Poil de Carotte apres avoir delibere sans hate je n'ai pas envie. Il dit bonsoir a tout le monde allume une bougie et gagne au fond du corridor a droite sa chambre nue et solitaire. Il se deshabille se couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serre d'un unique renfoncement et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme a clef parce qu'il est peureux. Poil de Carotte goute d'abord le plaisir d'etre seul. Il repasse sa journee se felicite de l'avoir frequemment echappe belle et compte pour demain sur une chance egale. Il se flatte que deux jours de suite madame Lepic ne fera pas attention a lui et il essaie de s'endormir avec ce reve. A peine a-t-il ferme les yeux qu'il eprouve un malaise connu. --C'etait inevitable se dit Poil de Carotte. Un autre se leverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire elle oublie toujours d'en mettre un. D'ailleurs a quoi bon ce pot puisque Poil de Carotte prend ses precautions? Et Poil de Carotte raisonne au lieu de se lever. --Tot ou tard il faudra que je cede se dit-il. Or plus je resiste plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite je ferai peu et mes draps auront le temps de secher a la chaleur de mon corps. Je suis sur par experience que maman n'y verra goutte. Poil de Carotte se soulage referme ses yeux en toute securite et commence un bon somme. II Brusquement il s'eveille et ecoute son ventre. --Oh! oh! dit-il ca se gate! Tout a l'heure il se croyait quitte. C'etait trop de veine. Il a peche par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche. Il s'assied sur son lit et tache de reflechir. La porte est fermee a clef. La fenetre a des barreaux. Impossible de sortir. Pourtant il se leve et va tater la porte et les barreaux de la fenetre. Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit a la recherche d'un pot qu'il sait absent. Il se couche et se leve encore. Il aime mieux remuer marcher trepigner que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate. --Maman! maman! dit-il d'une voix molle avec la crainte d'etre entendu car si madame Lepic surgissait Poil de Carotte gueri net aurait l'air de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain sans mentir qu'il appelait. Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent a retarder le desastre. Bientot une douleur supreme met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne a la chaise il se cogne a la cheminee dont il leve violemment le tablier et il s'abat entre les chenets tordu vaincu heureux d'un bonheur absolu. Le noir de la chambre s'epaissit. III Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour et il fait la grasse matinee quand madame Lepic pousse la porte et grimace comme si elle reniflait de travers. --Quelle drole d'odeur! dit-elle. --Bonjour maman dit Poil de Carotte. Madame Lepic arrache les draps flaire les coins de la chambre et n'est pas longue a trouver. --J'etais malade et il n'y avait pas de pot se depeche de dire Poil de Carotte qui juge que c'est la son meilleur moyen de defense. --Menteur! menteur! dit madame Lepic. Elle se sauve rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement sous le lit flanque Poil de Carotte debout ameute la famille et s'ecrie: --Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil? Et tantot elle apporte des torchons un seau d'eau elle inonde la ...
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