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LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MELEES
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LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MELEES

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LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MELEES

VICTOR HUGO

PHILOSOPHIE
I
1819-1834
LITTERATURE ET PHILOSOPHIE
MELEES

BUT DE CETTE PUBLICATION

Mars 1834.

Il y a dans la vie de tout ecrivain consciencieux un moment ou il sent
le besoin de compter avec le passe de classer en ordre et de dater
les diverses empreintes qu'il a prises de la forme de son esprit a
differentes epoques de coordonner tout en les mettant franchement en
lumiere les contradictions plutot superficielles que radicales de sa
vie et de montrer s'il y a lieu par quels rapports mysterieux et
intimes les idees divergentes en apparence de sa premiere jeunesse se
rattachent a la pensee unique et centrale qui s'est peu a peu degagee
du milieu d'elles et qui a fini par les resorber toutes.

D'ordinaire ces sortes d'examens de conscience quand ils sont faits
avec bonne foi et candeur produisent des livres du genre de celui-ci.

Ces deux volumes en effet ne sont autre chose que la collection de
toutes les notes que l'auteur dans la route litteraire et politique
qu'il a deja parcourue a ecrites ca et la chemin faisant depuis
quinze ans qu'il marche. Ce livre qui ne peut offrir d'ailleurs
quelque interet qu'aux personnes qui aimeraient a voir de quelle facon
et a quel point un esprit loyal peut se transformer par la critique de
lui-meme dans nos temps de revolution sociale et intellectuelle ce
livre est le complement necessaire et naturel de la serie des oeuvres
de l'auteur. Chacune des sections qu'il renferme correspond a l'un
des termes de cette serie; chacun de ces morceaux a ete ecrit en meme
temps que quelqu'un des ouvrages qui la composent et represente pour
qui sait bien voir le meme groupe d'idees. Ainsi le _Journal d'un
jacobite de_ 1819 est du temps de _Han d'Islande_ le _Journal d'un
revolutionnaire de_ 1830 est du temps de _Notre-Dame de Paris_. En
consultant les dates qu'on a eu soin de placer en tete de tous
ces fragments ceux des lecteurs qui se plaisent a ces sortes de
comparaisons meme lorsqu'il s'agit d'ouvrages aussi peu importants
que celui-ci pourront voir aisement a quelle oeuvre de l'auteur a
quel moment de sa maniere a quelle phase de sa pensee sur la societe
et sur l'art se rattache chacune des divisions de ce livre. Ces deux
volumes cotoient tous les autres en les refletant. On y retrouve
de 1819 a 1834 sur une echelle plus rapide mais qui n'a pas moins
d'echelons tous les changements successifs de style et de
pensee toutes les modifications d'opinion et de forme tous les
elargissements d'horizon politique et litteraire que les personnes qui
veulent bien suivre le developpement de son esprit ont pu remarquer en
gravissant la serie totale de ses oeuvres.

Ces changements ces modifications ces elargissements est-ce
decadence comme on l'a dit? est-ce progres comme il le croit? il
pose la question; le lecteur la decidera.

Ce qui n'est une question pour personne il l'espere du moins c'est
le complet desinteressement qui a preside aux diverses modifications
de ses opinions. Les guebres ne s'agenouillaient que devant le soleil;
lui il ne s'agenouille que devant la verite.

Il livre ce recueil au public en toute franchise et en toute
confiance. Dans des temps comme les notres ou les evenements font si
rapidement changer d'aspect aux doctrines et aux hommes il a pense
que ce ne serait peut-etre pas un spectacle sans enseignement que
le developpement d'un esprit serieux et droit qui n'a encore ete
directement mele a aucune chose politique et qui a silencieusement
accompli toutes ses revolutions sur lui-meme sans autre but que la
satisfaction de sa conscience. Ceci est donc avant tout une oeuvre
de probite. Le premier de ces deux volumes ne contient que deux
divisions; l'une a pour titre: _Journal des idees des opinions et des
lectures d'un jeune jacobite de_ 1819; l'autre: _Journal des idees
et des opinions d'un revolutionnaire de_ 1830. Comment et par quelle
serie d'experiences successives le jacobite de 1819 est-il devenu le
revolutionnaire de 1830 c'est ce que l'auteur ecrira peut-etre un
jour; et cette toute modeste _Histoire des revolutions interieures
d'une opinion politique honnete_ ne sera peut-etre pas un appendice
inutile a la grande histoire des revolutions generales de notre temps.
Pourquoi en effet ne pas confronter plus souvent qu'on ne le fait
les revolutions de l'individu avec les revolutions de la societe? Qui
sait? la petite chose eclaire quelquefois la grande. En attendant
qu'il essaye ce travail tout a la fois psychologique et historique
individuel et universel il croit devoir publier comme document et
absolument tels qu'ils ont ete ecrits chacun dans leur temps ces deux
_journaux d'idees_ l'un de 1819 l'autre de 1830 faits tous deux par
le meme homme et si differents.

Ce ne sont pas des faits qu'il faut chercher dans ces journaux. Il n'y
en a pas. Nous le repetons ce sont des idees. Des idees a l'etat de
germe dans le premier a l'etat d'epanouissement dans le second.

Le plus ancien de ces deux journaux surtout celui qui occupe les
deux cents premieres pages de ce volume a besoin d'etre lu avec une
extreme indulgence et sans que le lecteur en perde un seul instant la
date de vue 1819. L'auteur l'offre ici non comme oeuvre litteraire
mais comme sujet d'etude et d'observation pour les esprits attentifs
et bienveillants qui ne dedaignent pas de chercher dans ce qu'un
enfant balbutie les rudiments de la pensee d'un homme. Aussi pour que
cette partie du livre ait du moins le merite de presenter une base
sincere aux etudes de ce genre a-t-on eu soin de l'imprimer sans y
rien changer absolument telle qu'on l'a recueillie soit dans des
publications du temps aujourd'hui oubliees soit dans des dossiers de
notes restees manuscrites. Ce recueil represente durant deux annees
de l'age de seize ans a l'age de dix-huit ans l'etat de l'esprit
de l'auteur et par assimilation autant qu'un echantillon aussi
incomplet peut permettre d'en juger l'etat de l'esprit d'une fraction
assez notable de la generation d'alors. Ce n'est meme que parce qu'en
le generalisant ainsi il peut offrir jusqu'a un certain point cette
sorte d'interet qu'on a cru qu'il n'etait peut-etre pas tout a fait
inutile de le presenter au public. En se placant a ce point de vue
tout ce que renferme ce _Journal des idees_ d'un royaliste adolescent
d'il y a quinze ans acquiert a defaut de la valeur biographique
qu'un nom plus considerable en tete de ce livre pourrait seul lui
donner cette sorte de valeur historique qui s'attache a tous les
documents honnetes ou se retrouve la physionomie d'une epoque de
quelque part qu'ils viennent. Il y a de tout dans ce journal. C'est
le profil a demi efface de tout ce que nous nous figurions en 1819.
C'est comme dans nos cerveaux alors le dialogue de tous les
contraires. Il y a des recherches historiques et des reveries des
elegies et des feuilletons de la critique et de la poesie; pauvre
critique! pauvre poesie surtout! Il a de petits vers badins et de
grands vers pleureurs; d'honorables et furieuses declamations contre
les tueurs de rois; des epitres ou les hommes de 1793 sont egratignes
avec des epigrammes de 1754 especes de petites satires sans poesie
qui caracterisent assez bien le royalisme voltairien de 1818 nuance
perdue aujourd'hui. Il y a des reves de reforme pour le theatre et des
voeux d'immobilite pour l'etat; tous les styles qui s'essayent a la
fois depuis le sarcasme du pamphlet jusqu'a l'ampoule oratoire;
toutes sortes d'instincts classiques mis au service d'une pensee
d'innovation litteraire; des plans de tragedies faits au college; des
plans de gouvernement faits a l'ecole. Tout cela va vient avance
recule se mele se coudoie se heurte se contredit se querelle
croit doute tatonne nie affirme sans but visible sans ordre
exterieur sans loi apparente; et cependant au fond de toutes ces
choses nous le croyons du moins il y a une loi un ordre un but.
Au fond comme a la surface il y a ce qui fera peut-etre pardonner
a l'auteur l'insuffisance du talent et la faillibilite de l'esprit
droiture honneur conviction desinteressement; et au milieu de
toutes les idees contradictoires qui bruissent a la fois dans ce chaos
d'illusions genereuses et de prejuges loyaux sous le flot le plus
obscur sous l'entassement le plus desordonne on sent poindre et se
mouvoir un element qui s'assimilera un jour tous les autres l'esprit
de liberte que les instincts de l'auteur appliqueront d'abord a
l'art puis par un irresistible entrainement de logique a la
societe; de facon que chez lui dans un temps donne aidees il est
vrai par l'experience et la recolte de faits de chaque jour les
idees litteraires corrigeront les idees politiques.

Tel qu'il est donc ce _Journal d'un jeune jacobite de_ 1819 ne nous
parait pas completement depourvu de signification ne fut-ce qu'a
cause de l'espece de jour douteux qui flotte sur toutes ces idees
ebauchees sorte de lumiere indecise faite de deux rayons opposes
qui viennent l'un du couchant l'autre de l'orient crepuscule du
monarchisme politique qui finit aube de la revolution litteraire qui
commence.

Immediatement apres ce _Journal des idees d'un royaliste de_ 1819
l'auteur a cru devoir placer ce qu'il a intitule: _Journal des idees
d'un revolutionnaire de_ 1830. A onze ans d'intervalle voila le meme
esprit transforme. L'auteur pense que tous ceux de nos contemporains
qui feront de bonne foi le meme repli sur eux-memes ne trouveront
pas des modifications moins profondes dans leur pensee s'ils ont
eu la sagesse et le desinteressement de lui laisser son libre
developpement en presence des faits et des resultats.

Quant a ce dernier resultat en lui-meme voici de quelle maniere il
s'est forme. Apres la revolution de juillet pendant les derniers mois
de 1830 et les premiers mois de 1831 l'auteur recut de l'ebranlement
que les evenements donnaient alors a toute chose des impressions
telles qu'il lui fut impossible de ne pas en laisser trace quelque
part. Il voulut constater en s'en rendant compte sur-le-champ de
quelle facon et jusqu'a quelle profondeur chacun des faits plus
ou moins inattendus qui se succedaient troublait la masse d'idees
politiques qu'il avait amassee goutte a goutte depuis dix ans. A
mesure qu'un fait nouveau degageait en lui une idee nouvelle il
enregistrait non le fait mais l'idee. De la ce journal.

On a cru devoir donner ce titre _journal_ aux deux divisions qui
composent le premier volume de ce livre parce qu'il a semble que
de tous les titres possibles c'etait encore celui qui convenait le
mieux. Cependant afin qu'on ne cherche pas dans ce livre autre chose
que ce qu'il renferme et qu'on ne s'attende pas a trouver dans
ces deux journaux une peinture historique ou biographique ou
anecdotique avec curiosites particularites et noms propres de
l'annee 1819 et de l'annee 1830 nous insistons sur ce point que
ces deux journaux contiennent non les faits mais seulement le
retentissement des faits.

La formation de la seconde partie de cette collection n'a besoin que
de quelques mots pour s'expliquer d'elle-meme.

C'est une serie de fragments ecrits a diverses epoques et publies
pour la plupart dans les recueils du temps ou ils ont ete ecrits. Ces
fragments sont disposes par ordre chronologique; et ceux des lecteurs
qui en lisant chaque morceau voudront ne point oublier la date qu'il
porte pourront remarquer de quelle facon l'idee de l'auteur murit
d'annee en annee et dans la forme et dans le fond depuis l'etude sur
Voltaire qui est de 1823 jusqu'a l'etude sur Mirabeau qui est
de 1834. C'est d'ailleurs peut-etre la seule chose frappante de
ce volume a la composition duquel n'a ete mele aucun arrangement
artificiel qu'il commence par le nom de Voltaire et finisse par le
nom de Mirabeau. Cela montrerait s'il n'en existait pas d'ailleurs
beaucoup d'autres exemples a cote desquels celui-ci ne vaut pas la
peine d'etre compte a quel point le dix-huitieme siecle preoccupe
le dix-neuvieme. Voltaire en effet c'est le dix-huitieme siecle
systeme; Mirabeau c'est le dix-huitieme siecle action.

Le premier de ces deux volumes enserre onze annees de la vie
intellectuelle de l'auteur de 1819 a 1830. Le deuxieme contient
egalement onze annees de 1823 a 1834. Mais comme une partie de ce
deuxieme volume rentre dans l'intervalle de 1819 a 1830 les deux
volumes reunis n'offrent le mouvement en bien ou en mal de la pensee
de celui qui les a ecrits que sur une echelle de quinze annees de
1819 a 1834.

Nous ne ferons aucune observation sur les depouillements de style
et de maniere que la critique y pourra noter de saison en saison.
L'esprit de tout ecrivain progressif doit etre comme le platane dont
l'ecorce se renouvelle a mesure que le tronc grossit.

Pour finir ce que nous avons a dire de ce livre si l'on nous
demandait de le caracteriser d'un mot nous dirions que ce n'est autre
chose qu'une sorte d'herbier ou la pensee de l'auteur a depose
sous etiquette un echantillon tel quel de ses diverses floraisons
successives.

Que le lecteur de bonne foi compare et juge si la loi selon laquelle
s'est developpee cette pensee est bonne ou mauvaise.

Maintenant il se rencontrera peut-etre des esprits bienveillants et
serieux qui demanderont a l'auteur quelle est la formule actuelle de
ses opinions sur la societe et sur l'art.

L'espace lui manque ici pour repondre a la premiere de ces deux
questions. Ce serait un livre tout entier a faire; il le fera quelque
jour. Des matieres si graves veulent etre traitees a fond et ne
sauraient etre utilement abordees dans un avant-propos. Le peu de
pages qui nous reste morcellerait la pensee de l'auteur sans profit
car il serait impossible de detacher pour des proportions si exigues
rien de fini d'organise et de complet d'un bloc d'idees ou tout se
tient et fait ensemble. De quelque facon que nous nous y prissions il
y aurait toujours des afferences laterales sur lesquelles il faudrait
s'expliquer des choses purement affirmees faute de marge pour
les demontrer des preliminaires supposes admis des consequences
tronquees d'autres qui se ramifieraient trop a l'etroit; en un mot
des tangentes et des secantes dont les extremites depasseraient les
limites de cette preface.

En attendant qu'il puisse se derouler completement et a l'aise dans un
ecrit special l'auteur croit pouvoir dire des a present que quoique
le _Journal d'un revolutionnaire de 1830_ renferme beaucoup de choses
radicalement vraies selon lui sa pensee politique actuelle est
cependant plutot representee par les dernieres pages du second de ces
deux volumes que par les dernieres pages du premier. Si jamais dans
ce grand concile des intelligences ou se debattent de la presse a la
tribune tous les interets generaux de la civilisation du dix-neuvieme
siecle il avait la parole lui si petit en presence de choses si
grandes il la prendrait sur l'ordre du jour seulement et il ne
demanderait qu'une chose pour commencer: la substitution des questions
sociales aux questions politiques.

Une fois son intention politique ainsi esquissee il croit pouvoir
repondre avec plus de detail aux personnes qui le questionneraient sur
son intention litteraire. Ici il peut etre plus aisement et plus vite
compris; tout ce qu'il a ecrit jusqu'a ce jour sert de commentaire a
ses paroles. Qu'on lui permette donc quelques developpements sur un
sujet plus important qu'on ne le pense communement. Quand on creuse
l'art au premier coup de pioche on entame les questions litteraires
au second les questions sociales.

L'art est aujourd'hui a un bon point. Les querelles de mots ont fait
place a l'examen des choses. Les noms de guerre les sobriquets de
parti n'ont plus de signification pour personne. Ces appellations de
_classiques_ et de _romantiques_ que celui qui ecrit ces lignes
s'est toujours refuse a prononcer serieusement ont disparu de toute
conversation sensee aussi completement que les ubiquitaires et les
antipaedobaptistes. Or c'est deja un grand progres dans une discussion
quand les mots de parti sont hors de combat. Tant qu'on en est a la
bataille des mots il n'y a pas moyen de s'entendre; c'est une melee
furieuse acharnee et aveugle. Cette bataille qui a si longtemps
assourdi notre litterature dans les dernieres annees de la
restauration est finie aujourd'hui. Le public commence a distinguer
nettement le contour des questions reelles trop longtemps cachees aux
yeux par la poussiere que la polemique faisait autour d'elles. Le
pugilat des theories a cesse. Le terrain de l'art maintenant n'est
plus une arene c'est un champ. On ne se bat plus on laboure.

A notre avis la victoire est aux generations nouvelles. Elles ont
pris grandement position dans tous les arts. Nous essayerons peut-etre
un jour de caracteriser le point precis ou elles en sont sous les
diverses formes poesie peinture sculpture musique et architecture
et nous tacherons d'indiquer par quels progres et selon quelle loi il
nous semble que doit s'operer la fusion entre les nuances differentes
des jeunes ecoles soit qu'elles cherchent plus specialement le
_caractere_ comme les gothiques ou le _style_ comme les grecs.

En attendant l'impulsion est donnee la maree monte. Les doctrines
de la liberte litteraire ont ensemence l'art tout entier. L'avenir
moissonnera.

Ce n'est pas que nous plus que d'autres nous croyions l'art
perfectible. Nous savons qu'on ne depassera ni Phidias ni Raphael.
Mais nous ne declarons pas en secouant tristement la tete qu'il est
a jamais impossible de les egaler. Nous ne sommes pas ainsi dans les
secrets de Dieu. Celui qui a cree ceux-la ne peut-il pas en creer
d'autres? Pourquoi vouloir arreter l'esprit humain? Toutes les epoques
lui conviennent tous les climats lui sont bons. L'antiquite a Homere
mais le moyen age a Dante Shakespeare et les cathedrales au nord; la
bible et les pyramides a l'orient.

Et quelle epoque que celle-ci! Nous l'avons deja dit ailleurs et plus
d'une fois le corollaire rigoureux d'une revolution politique c'est
une revolution litteraire. Que voulez-vous que nous y fassions? Il y
a quelque chose de fatal dans ce perpetuel parallelisme de la
litterature et de la societe. L'esprit humain ne marche pas d'un seul
pied. Les moeurs et les lois s'ebranlent d'abord; l'art suit. Pourquoi
lui clore l'avenir? Les magnifiques ambitions font faire les grandes
choses. Est-ce que le siecle qui a ete assez grand pour avoir son
Charlemagne serait trop petit pour avoir son Shakespeare?

Nous croyons donc fermement a l'avenir. On voit bien flotter encore ca
et la sur la surface de l'art quelques troncons des vieilles poetiques
dematees lesquelles faisaient deja eau de toutes parts il y dix ans.
On voit bien aussi quelques obstines qui se cramponnent a cela. _Rari
nantes_. Nous les plaignons. Mais nous avons les yeux ailleurs. S'il
nous etait permis a nous qui sommes bien loin de nous compter parmi
les hommes predestines qui resoudront ces grandes questions par de
grandes oeuvres s'il nous etait permis de hasarder une conjecture sur
ce qui doit advenir de l'art nous dirions qu'a notre avis d'ici a
peu d'annees l'art sans renoncer a toutes ses autres formes se
resumera plus specialement sous la forme essentielle et culminante du
drame. Nous avons explique pourquoi dans la preface d'un livre qui ne
vaut pas la peine d'etre rappele ici.

Aussi les quelques mots que nous allons dire du drame s'appliquent
dans notre pensee sauf de legeres variantes de redaction a la poesie
tout entiere et ce qui s'applique a la poesie s'applique a l'art tout
entier.

Selon nous donc le drame de l'avenir pour realiser l'idee auguste
que nous nous en faisons pour tenir dignement sa place entre la
presse et la tribune pour jouer comme il convient son role dans les
choses civilisantes doit etre grand et severe par la forme grand et
severe par le fond.

Les questions de forme ont ete toutes abordees depuis plusieurs
annees. La forme importe dans les arts. La forme est chose beaucoup
plus absolue qu'on ne pense. C'est une erreur de croire par exemple
qu'une meme pensee peut s'ecrire de plusieurs manieres qu'une meme
idee peut avoir plusieurs formes. Une idee n'a jamais qu'une forme
qui lui est propre qui est sa forme excellente sa forme complete sa
forme rigoureuse sa forme essentielle sa forme preferee par elle et
qui jaillit toujours en bloc avec elle du cerveau de l'homme de genie.
Ainsi chez les grands poetes rien de plus inseparable rien de plus
adherent rien de plus consubstantiel que l'idee et l'expression de
l'idee. Tuez la forme presque toujours vous tuez l'idee. Otez sa
forme a Homere vous avez Bitaube.

Aussi tout art qui veut vivre doit-il commencer par bien se poser a
lui-meme les questions de forme de langage et de style.

Sous ce rapport le progres est sensible en France depuis dix ans. La
langue a subi un remaniement profond.

Et pour que notre pensee soit claire qu'on nous permette d'indiquer
ici en quelques mots les diverses formations de notre langue qui
valent la peine d'etre etudiees a partir du seizieme siecle surtout
epoque ou la langue francaise a commence a devenir la langue la plus
litteraire de l'Europe.

On peut dire de la langue francaise au seizieme siecle que c'est tout
a fait une _langue de la renaissance_. Au seizieme siecle l'esprit de
la renaissance est partout dans la langue comme dans tous les arts.
Le gout romain-byzantin que le grand evenement de 1454 a fait refluer
sur l'occident et qui avait par degres envahi l'Italie des la
seconde moitie du quinzieme siecle n'arrive guere en France qu'au
commencement du seizieme; mais a l'instant meme il s'empare de tout
il fait irruption partout il inonde tout. Rien ne resiste au flot.
Architecture poesie musique tous les arts toutes les etudes
toutes les idees jusqu'aux ameublements et aux costumes jusqu'a
la legislation jusqu'a la theologie jusqu'a la medecine jusqu'au
blason tout suit pele-mele et s'en va a vau-l'eau sur le torrent de
la renaissance. La langue est une des premieres choses atteintes; en
un moment elle se remplit de mots latins et grecs; elle deborde de
neologismes; son vieux sol gaulois disparait presque entierement sous
un chaos sonore de vocables homeriques et virgiliens. A cette epoque
d'enivrement et d'enthousiasme pour l'antiquite lettree la langue
francaise parle grec et latin comme l'architecture avec un desordre
un embarras et un charme infinis; c'est un begayement classique
adorable. Moment curieux! c'est une langue qui n'est pas faite une
langue sur laquelle on voit le mot grec et le mot latin a nu comme
les veines et les nerfs sur l'ecorche. Et pourtant cette langue qui
n'est pas faite est une langue souvent bien belle; elle est riche
ornee amusante copieuse inepuisable en formes haute en couleur;
elle est barbare a force d'aimer la Grece et Rome; elle est pedante et
naive. Observons en passant qu'elle semble parfois chargee bourbeuse
et obscure. Ce n'est pas sans troubler profondement la limpidite de
notre vieil idiome gaulois que ces deux langues mortes la latine
et la grecque y ont si brusquement vide leurs vocabulaires. Chose
remarquable et qui s'explique par tout ce que nous venons dire
pour ceux qui ne comprennent que la langue courante le francais du
seizieme siecle est moins intelligible que le francais du quinzieme.
Pour cette classe de lecteurs Brantome est moins clair que Jean de
Troyes.

Au commencement du dix-septieme siecle cette langue trouble et
vaseuse subit une premiere filtration. Operation mysterieuse faite
tout a la fois par les annees et par les hommes par la foule et par
le lettre par les evenements et par les livres par les moeurs et
par les idees qui nous donne pour resultat l'admirable langue de P.
Mathieu et de Mathurin Regnier qui sera plus tard celle de Moliere
et de La Fontaine et plus tard encore celle de Saint-Simon. Si les
langues se fixaient ce qu'a Dieu ne plaise la langue francaise
aurait du en rester la. C'etait une belle langue que cette poesie de
Regnier que cette prose de Mathieu! c'etait une langue deja mure et
cependant toute jeune une langue qui avait toutes les qualites les
plus contraires selon le besoin du poete; tantot ferme adroite
svelte vive serree etroitement ajustee sur l'intention de
l'ecrivain sobre austere precise elle allait a pied et sans images
et droit au but; tantot majestueuse lente et tout empanachee de
metaphores elle tournait largement autour de la pensee comme les
carrosses a huit chevaux dans un carrousel. C'etait une langue
elastique et souple facile a nouer et a denouer au gre de toutes
les fantaisies de la periode une langue toute moiree de figures et
d'accidents pittoresques; une langue neuve sans aucun mauvais pli
qui prenait merveilleusement la forme de l'idee et qui par moments
flottait quelque peu a l'entour autant qu'il le fallait pour la grace
du style. C'etait une langue pleine de fieres allures de proprietes
elegantes de caprices amusants; commode et naturelle a ecrire;
donnant parfois aux ecrivains les plus vulgaires toutes sortes de
bonheurs d'expressions qui faisaient partie de son fonds naturel.
C'etait une langue forte et savoureuse tout a la fois claire et
coloree pleine d'esprit excellente au gout ayant bien la senteur de
ses origines tres francaise et pourtant laissant voir distinctement
sous chaque mot sa racine hellenique romaine ou castillane; une
langue calme et transparente au fond de laquelle on distinguait
nettement toutes ces magnifiques etymologies grecques latines ou
...



 
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